Pieter Brueghel l’Ancien. La Tour de Babel (1563). Huile sur bois, 114 × 155 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Ces noms qui cartonnent comme des marques : Vinci, Brueghel, Caravage, Renoir, Picasso, etc.

Trop souvent, les expositions misent sur des noms d’artistes célèbres comme s’il s’agissait de marques commerciales éprouvées. Mais, à force de fuir le risque, l’ennui s’installe et de vastes territoires de l’histoire de l’art tombent dans l’oubli.

C’est un délice, en été, d’aller nager dans une crique isolée. Cependant, pour un marchand de beignets ambulant, mieux vaut viser une plage bondée. Force est de constater que beaucoup d’organisateurs d’expositions ont le réflexe «marchand de beignets». Ils préfèrent, avec des noms de célébrités, attirer un public prévisible. Toutefois, à trop ressasser les mêmes gloires, on lasse. De plus, on prend la mauvaise habitude de privilégier des personnages d’artistes au détriment des œuvres elles-mêmes, avec tout ce que cela comporte de romances discutables et de singularités factices. C’est la réflexion que je me suis faite à propos de plusieurs expositions.

La plus cocasse est « Fêtes et kermesses au temps des Brueghel» à Cassel (Nord), car l’accrochage ne comporte, en réalité, aucune œuvre de Pieter Brueghel l’Ancien. Le titre le plus racoleur, « Viva Leonardo da Vinci», désigne une saison d’expositions en Centre-Val de Loire. Cependant, ceux qui s’intéressent à Vinci en seront pour leurs frais. Vinci est un artiste qui, malheureusement, a très peu peint en Italie, et pas du tout en France. On s’efforce de croire qu’il aurait mis la dernière touche à La Joconde dans notre pays, mais rien n’est moins sûr. Tant cet homme singulier a enchaîné essais infructueux à ses yeux et idées trop novatrices pour être concrétisées de son vivant. Mais l’exploitation posthume de son nom s’est magnifiquement portée. Très tôt, la monarchie impose l’image d’une intimité spirituelle entre le grand roi et le grand artiste. On commande des Vinci mourant dans les bras de François Ier. Ce dernier était pourtant loin de son protégé ce jour-là. Convenons cependant que cette saison en Centre-Val de Loire abonde en événements passionnants. Signalons, à Amboise, une exposition qui explore justement l’exploitation du nom de Vinci. Citons aussi l’enthousiasmante restitution des toits de Chambord dans leur splendeur d’origine. Cette restauration est certes controversée, mais gageons qu’on se rapprochera de l’atmosphère merveilleuse de l’enluminure et des romans qui inspiraient le roi-chevalier.

La Tour de Babel, Pieter Brueghel L’Ancien, 1563, Huile sur bois,114 × 155 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne. 

La vie de Léonard, en réalité, a quelque chose de triste.

L’exposition la plus décevante pour un amoureux du caravagisme a été « Caravage à Rome » (musée Jacquemart-André). Cet artiste a une biographie qui décoiffe : homosexuel, assassin et « génie ». Il y a de quoi broder! Son nom déplace les foules et déclenche les numéros hors-séries de magazines. Cependant, un peintre, c’est d’abord des peintures. Or, toutes les périodes de Caravage ne se valent pas, loin de là. Jusqu’en 1599, c’est-à-dire avant Le Martyre de saint Matthieu, il est un artiste de genre qui produit, en formats moyens, principalement des scènes plaisantes avec éphèbes, joueurs de cartes, fleurs et fruits. Cette période constituait le gros de l’exposition. Disons-le tout net : s’il n’y avait eu que ce Caravage-là, on ne parlerait pas de caravagisme. Il serait d’ailleurs temps de s’intéresser un peu plus à ce mouvement, au-delà de son initiateur. Caravage est devenu l’arbre qui cache la forêt du caravagisme, et c’est bien dommage.

Le plus triste est sans doute de voir flotter sur le musée d’Orsay les bannières des expositions Renoir et Picasso. Quoi qu’on pense de ces deux-là, peu d’artistes ont été autant exposés, le second étant omniprésent ad nauseam. Le musée d’Orsay a-t-il donc définitivement renoncé à nous faire découvrir la diversité artistique de la période dont il a la charge ? La présidence précédente de Guy Cogeval semblait augurer un début d’ouverture et d’éclectisme. La nouvelle présidente, Laurence des Cars, fait craindre un retour aux «valeurs sûres». Déprimant !

Judith et Holopherne, Le Caravage, vers 1598,huile sur toile,145 x 195 cm, Galerie nationale d’art ancien, Rome

Article paru dans Artension, Janvier-Février 2019