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Pierre Lamalattie

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La course à la nouveauté favorise un art souvent superficiel

J’ai vécu à l’époque de l’art moderne et de l’art contemporain. Cela fait plus de cinquante ans que j’en entends parler, quasiment jour après jour ! Mais je n’ai jamais été très réceptif à ces notions. À vrai dire, je n’y ai été ni réfractaire ni réceptif. Je me suis tenu dans un entre-deux que l’on pourrait appeler l’indifférence. Pas une indifférence vis-à-vis des œuvres, bien sûr, mais une indifférence envers leur qualification. J’explique mon propos : quand une œuvre me parle, ce n’est jamais parce que je la trouve moderne ou contemporaine. C’est pour d’autres motifs, qu’il est d’ailleurs souvent bien difficile d’expliquer. Le fait qu’une œuvre soit à la mode et relayée par des théoriciens de l’art, je m’en moque totalement. Au départ, ce point de vue n’était pas chez moi le fruit d’un raisonnement ou d’une analyse. C’était un ressenti et, sans doute, un trait de caractère. Je ne peux donner tout à fait tort à ceux qui me perçoivent comme un réfractaire. Cependant, il y a aussi des raisons de fond qui m’éloignent de l’attrait systématique de la nouveauté, des raisons qui m’apparaissent de plus en plus clairement. C’est ce dont je voudrais parler.

Dans les grands magasins, il y a tous les jours des changements. Les devantures sont refaites régulièrement et les rayons réaménagés de mois en mois. Dans le domaine des arts plastiques, c’est un peu la même chose. On annonce en permanence des nouveautés. Il y a malheureusement beaucoup de fausses nouveautés, des nouveautés d’apparence. En dépit de leur diversité et de leur nombre, elles relèvent, selon moi, de deux logiques principales assez faciles à repérer : les nouveautés ludiques visant un effet de distraction et celles voulant accréditer de pseudo-avancées théoriques s’appuyant sur des mimétismes universitaires.

Les nouveautés du premier type sont celles que j’appellerais nouveautés d’animation. Elles ressortissent d’un esprit commercial et touristique. On fait en sorte que le visiteur ne s’ennuie pas. C’est déjà ça ! L’exposition est conçue comme une sorte d’animation. On peut y venir en famille. Tout le monde y trouve son compte. Les organisateurs mettent en place un parcours plein de petites surprises, de gadgets, d’imprévus. Il peut y avoir une abondance de couleurs vives, des déploiements d’objets de taille étonnante, une prolifération de choses auxquelles on n’aurait pas pensé et des techniques intrigantes, encore peu vues. On dit : « Tiens ! C’est chouette ! » « C’est dingue ! » « C’est marrant ! ». Parfois, il y a aussi des trucs horribles, comme dans le train de la mine à Disneyland. On sursaute, on rit. Tout ceci est distrayant, à condition, bien sûr, que ça ne dure pas trop longtemps. Le bobo qui réside en nous aime cela, comme il aime trouver des produits nouveaux dans son supermarché, des applications nouvelles sur son Smartphone et des appareils dernier cri dans sa salle de sport. En cela, les arts plastiques s’inscrivent dans un tropisme général du capitalisme vers le renouvellement constant des produits proposés au consommateur. Assez vite, bien sûr, les produits nouveaux s’affaissent dans la banalité et sont remplacés par d’autres. Le camembert en tube ne vise pas l’éternité, mais il peut tenir quelques mois avant d’être remplacé par les rillettes de parmesan. Ainsi en est-il de cette forme d’art. Les grandes farces organisées ces dernières années au château de Versailles relèvent de ce parti pris pour l’animation. Il faut bien dire que c’est souvent la seule façon pour un commissaire d’exposition de bénéficier d’un public abondant. Beaucoup d’expositions en galerie utilisent les mêmes ressorts. Je précise que je n’ai rien contre le plaisir qu’on peut prendre à une visite ludique. Cependant, j’attends plus de l’art. Cet art contemporain d’animation est manifestement un art à effet, un art d’apparence, un art superficiel.

Les nouveautés de la seconde sorte visent à créer l’illusion d’une avancée théorique. Il s’agit d’accréditer le sentiment qu’une poussée conceptuelle s’est produite, qu’un nouveau paradigme a vu le jour. Évidemment, cela ne vise pas le grand public qui fuit les lieux austères où ce genre d’art est mis en scène. L’objectif est de convaincre un petit nombre d’intellectuels autorisés. L’œuvre est souvent réduite a minima, voire dématérialisée. Ce qui compte, c’est le blabla qui l’accompagne. Et, en matière de blabla, on peut dire que l’art contemporain, pour le coup, dépasse haut la main celui de toutes les époques précédentes. Conférenciers, curateurs et critiques semblent faire des concours de néologismes. On convoque à la rescousse, pêle-mêle, toutes les sciences humaines. Les références pleuvent. On édite des catalogues d’exposition de cinq cents pages qui semblent rédigés en style néo-scolastique pour des groupes de doctorants. Cependant, il est difficile de ne pas avoir de doutes sur la sincérité de ces exégèses. Car, enfin, quand on a vraiment envie de faire admettre, une idée à d’autres personnes, voire de la faire partager, on s’efforce de la présenter de façon claire et accessible. Il en va tout autrement quand on veut impressionner, quand on vise une sorte de standing universitaire, quand on aspire à une respectabilité culturelle justifiant des rôles, des postes et des rémunérations. Dans ce cas, on peut être tenté d’adopter un langage obscur, émaillé de mots difficiles et de références savantes.

C’est ce qui se passe très souvent avec l’art contemporain : les commentateurs paraissent chercher systématiquement à faire perdre pied à leur auditoire, à l’enfumer. Tout ceci est manifestement de l’ordre de la mystification pure et simple. Et c’est très ennuyeux.

En art, les poussées réellement porteuses d’avenir sont rares. Elles passent souvent inaperçues. Il ne faut pas les chercher sous les feux de la rampe, comme les fruits improbables des modes les plus galvaudées. Au contraire, ce qui est sincère ne méprise pas des voies délaissées. La probité exige souvent une part de solitude.

Surtout, pour qu’une œuvre d’art soit nouvelle, il faut d’abord qu’elle soit, c’est-à-dire qu’elle tienne, qu’elle ait un contenu, une puissance interne. Le sentiment de la nouveauté, si tant est que cette notion ait un sens en art, est tout simplement de l’ordre de l’étonnement devant l’existence. C’est une sorte d’effet secondaire, un bonus. Viser la nouveauté est, en fin de compte, sans doute le plus sûr moyen de la rater.

Article paru dans Écritique n17, deuxième semestre 2013