Le Départ des volontaires, 1792, François Rude, Arc de Triomphe, Paris.

L’Arc de triomphe, ou ce qu’il en reste

Érigé pour célébrer la Grande Armée de Napoléon, l’Arc de Triomphe s’est fondu dans le moule républicain, notamment en accueillant la tombe du Soldat inconnu. Quoique relative, sa récente profanation par des casseurs est un outrage aux yeux de nombreux Français. Portrait d’un monument national.

Le 1er décembre dernier, en marge de la manifestation des « gilets jaunes » et en l’absence de protection des forces de l’ordre, l’Arc de Triomphe est mis à sac. Les murs du bâtiment sont abondamment tagués. En outre, casseurs et extrémistes essayent de forcer une entrée. Les trois portes d’origine, étroites et solides, tiennent bon, mais le sas de sécurité aménagé pour filtrer les visiteurs (dans la pile nord-est) est plus aisément enfoncé. Les intrus montent dans les deux salles hautes qui tiennent lieu de musée. Ils vandalisent tout ce qu’ils peuvent. Heureusement, c’est un musée où il n’y a presque rien.

L’œuvre la plus abîmée est une peinture de Guillaume Dubufe (1853-1909) représentant l’enterrement de Victor Hugo. Ce peintre brillant, souvent à la lisière des arts décoratifs, appartient à une lignée d’artistes actifs depuis le début du XIXe siècle. Il y a des Dubufe à tous les étages dans nombre de musées français. Son atelier est le bâtiment actuellement occupé par le musée Henner. Le fait qu’il s’agisse d’un artiste presque inconnu à notre époque ne diminue en rien le dommage subi.

Le plâtre d’une figure ailée de François Rude, détail d’une des statues extérieures, est fracassé. Ce visage allégorique de la Victoire passe auprès des Français pour une incarnation parfaite de la Patrie en danger, de la Marseillaise ou encore de Marianne. Accessoirement, c’est aussi le portrait de Sophie Rude, femme et modèle du sculpteur et artiste elle-même. Cependant, cette image de Marianne en « gueule cassée » a une force expressive terrible. Elle fait le tour des médias et des réseaux sociaux, évoquant le sentiment malheureux d’une France abîmée. Toutefois, sur le plan patrimonial, le dommage n’est pas très grave. En effet, il ne s’agit pas du plâtre d’origine créé de la main de l’artiste, celui d’après lequel la sculpture a été exécutée en pierre, mais d’un moulage a posteriori (1899) ayant une simple valeur documentaire.

Le plus important est que la tombe du Soldat inconnu ait été épargnée. Un groupe de « gilets jaunes » vient, en effet, spontanément la protéger en formant une haie humaine et en chantant la Marseillaise. Grâce à eux et en l’absence des forces de l’ordre, on évite un outrage autrement plus grave. En fin de compte, les dégâts matériels sont relatifs et l’Arc rouvre au public une dizaine de jours plus tard. Cependant, la quasi-profanation de ce monument provoque une grande émotion. Cela souligne à quel point les Français se sentent concernés par l’Arc de Triomphe. Cet attachement, nullement acquis à l’origine, résulte d’une longue histoire.

Le plus gros n’est pas forcément le plus beau…

L’Arc n’est pas républicain de naissance. Sa construction est décidée par Napoléon Ier pour y célébrer des victoires militaires. Le chantier progresse peu sous son règne et les défaites arrivent avant qu’il ne puisse en faire usage. Les travaux sont ajournés par Louis XVIII puis repris et achevés en 1836 par Louis-Philippe et son président du Conseil, Adolphe Tiers.

Quand on passe sous les voûtes, on remarque toutes sortes de noms gravés dans la pierre. L’évocation des victoires le dispute à celle des généraux. Connaître toutes ces références nécessiterait beaucoup d’érudition. Cependant, mieux vaut ne pas trop creuser, car certains noms pourraient paraître problématiques au public d’aujourd’hui. C’est le cas, par exemple, de Louis-Marie Turreau (1756-1816), général de la Révolution et de l’Empire (à l’intérieur du pilier nord-est, en haut à gauche) dont les fameuses colonnes infernales ont « nettoyé » des dizaines de milliers de Vendéens.

En ce qui concerne l’architecture de l’édifice, les commanditaires hésitent entre plusieurs options, les unes plus travaillées, avec des pilastres et des colonnes, les autres plus simples avec des murs plats, une forme massive et une taille XXL. C’est cette seconde version qui l’emporte. Cette tergiversation entre sobriété et expressivité, entre classicisme et liberté artistique, est malheureusement récurrente dans l’histoire de l’art en France. L’arc de triomphe de Paris a au moins cette caractéristique d’être le plus grand et le plus gros du monde.

La construction bénéficie d’un important programme sculpté. Toutefois, le résultat s’avère en grande partie décevant. La plupart des sculptures de l’Arc de Triomphe, exécutées dans les années 1830, sont, en effet, d’un intérêt artistique très médiocre et reçoivent un accueil mitigé. À la fois figées, malhabiles et grandiloquentes, elles témoignent d’un début de XIXe siècle encore plombé par les raideurs du néoclassicisme. Y fait exception l’inoubliable haut-relief de François Rude (1784-1855) intitulé Le Départ des volontaires. Six hommes surmontés d’une allégorie ailée partent sauver la patrie de la coalition menaçant la France en 1792. Au premier plan, un beau et jeune sans-culotte (et même sans slip) part en guerre, quéquette à l’air. Frisson érotique et souffle épique se conjuguent à merveille. On peut dire que ce haut-relief donne au monument toute son envolée.

Le Départ des volontaires, 1792, François Rude, Arc de Triomphe, Paris.

Écraser l’anarchie et le despotisme

La sculpture la plus importante, et aussi la plus intéressante, était certainement le grand quadrige qui couronnait l’Arc. On peut toujours apercevoir son large socle ovale qui dépasse au-dessus de l’attique. La plupart des arcs de triomphe sont, en effet, surmontés de quadriges, justement pour incarner un triomphe à la romaine. C’est ce qu’on peut observer par exemple sur l’arc du Carrousel à Paris, sur la porte de Brandebourg à Berlin, sur les arcs de Moscou, Saint-Pétersbourg, Munich, Londres, etc.

Cependant, après avoir épuisé le budget pour le seul ornement des façades, il a fallu attendre quarante années supplémentaires pour que l’on s’attaque au couronnement. Le projet est confié à Alexandre Falguière (1831- 1900), l’un des plus grands peintres et sculpteurs de son époque, camarade et ami de Rodin. Falguière livre au début des années 1880 un audacieux ensemble néobaroque où le char de la Révolution (ou, selon une autre interprétation, celui de la République) écrase l’anarchie et le despotisme.

Comme c’est souvent le cas à cette époque, la maquette originale est réalisée en plâtre renforcé, en préparation d’une fonte ultérieure en bronze. Ce genre de structure peut se conserver un certain temps à l’extérieur. On l’installe donc à titre provisoire sur l’Arc pour pouvoir l’admirer en attendant sa reproduction en fonte. C’est ce couronnement imposant que l’on aperçoit sur les photos de l’enterrement de Victor Hugo en 1885. Cependant, le bronze coûte cher, très cher. Les années passent sans que l’on trouve des crédits. Finalement, on dépose le quadrige qui commence à s’abîmer. En outre, de fins esprits invoquent le bon goût français, la tradition classique ennemie de la fantaisie, etc. Bref, on s’habitue à l’idée d’un arc sans son triomphe. La fonte est reportée d’année en année, jusqu’à ce que le goût change et devienne hostile à ce genre de statuaire. On ne s’intéresse plus à la maquette de Falguière, qui est détruite ou oubliée quelque part. C’est toujours un peu triste de songer aux beaux projets artistiques qui ont échoué.

Deux morts qui n’avaient pas demandé à être enterrés en duo

Cependant, l’Arc de Triomphe n’est pas un simple monument. C’est aussi et surtout la tombe du Soldat inconnu. Le fait d’honorer un soldat inconnu vient d’abord d’un cénotaphe installé sous l’Arc de Triomphe pour la veillée du 13 au 14 juillet, à la fin de la guerre. La Grande-Bretagne s’inspire de cette cérémonie pour inhumer un soldat inconnu à Westminster. Ce choix de célébration suscite une grande ferveur outre-Manche, car beaucoup de dépouilles de soldats demeurent en terre française. Ce corps de substitution offre un support aux deuils. C’est ce qui, après une période d’hésitation, donne à la France l’idée de son soldat inconnu. Beaucoup d’anciens combattants, notamment de gauche et pacifistes, sont fermement opposés à l’inhumation d’un poilu sous l’Arc de Triomphe. Ce lieu est jugé beaucoup trop militariste, trop héroïsant. Les débats, animés, sont tranchés par un vote du Parlement.

Une étrange cérémonie est organisée le 11 novembre 1920. Il s’agit d’un double enterrement. Deux morts qu’on croirait honorés à égalité ! D’un côté Gambetta (1838-1882), représenté par son cœur, est transféré au Panthéon. De l’autre, le poilu anonyme est conduit sous l’Arc de Triomphe. Gambetta, comme certains princes et rois de l’Ancien Régime, est embaumé et multienterré en pièces détachées. Son catafalque est riche et tarabiscoté. Il incarne la IIIe République et ses 50 ans. Le Soldat inconnu est drapé des couleurs sur un char militaire. La fosse n’est pas encore creusée en haut des Champs-Élysées et il faudra attendre pour l’installation de la flamme. Malgré ces débuts discutables, la tombe du Soldat inconnu s’impose dans les mémoires au point qu’on n’y ajoutera rien ni personne après la Seconde Guerre mondiale. Le Soldat inconnu incarne désormais tous les sacrifices.

L’Arc de Triomphe, contrairement à qui est dit, n’est pas le premier édifice représentant la France et ses valeurs à être visé. C’est même assez courant. Les monuments ne sont pas de pures œuvres d’art, ils sont aussi des symboles et des hommages. À ce titre, ils peuvent paraître détestables à certains. Le FLB (Front de libération de la Bretagne) fait ainsi sauter en 1978 une aile du château de Versailles (celle de la galerie des Batailles). La décolonisation, le régime de Vichy et la Commune de Paris sont, chacun à leur façon, à l’origine de nombreuses destructions ciblées. On pourrait remonter plus loin, les choses ne s’arrangeraient guère.

Citons plutôt un cas particulièrement émouvant, à cheval entre l’histoire de France et celle de l’Algérie : la fontaine Ain El Fouara, à Sétif (Algérie). Ce monument orné d’une nymphe nue est sculpté par Francis de Saint-Vidal en 1898. Elle est dynamitée en 1997, en pleine décennie noire, puis restaurée par des riverains qui y sont, semble-t-il, très attachés. En 2017, elle est de nouveau attaquée par un salafiste qui l’ampute au burin de ses seins et de son visage, avant d’être bastonné et maîtrisé par la foule. Elle est derechef restaurée, cette fois-ci par l’État, et réinaugurée par le ministre de la Culture.

Rêvons un peu. Après tout, le rêve est fait pour ça : permettre à chacun d’entre nous d’avoir de petites jouissances inoffensives qui ne se produisent pas, ou pas assez, dans la vie réelle. Imaginons un président de la République aimablement déjanté. Cela peut arriver. Il s’invite au « Vingt heures ». On spécule sur ce qu’il va annoncer comme efforts « justement répartis ». Il pose ses mains à plat devant lui et arbore un large sourire extatique. Il annonce le grand chantier de son quinquennat. Par un « geste fort », il veut rendre l’Arc de Triomphe souillé à sa grandeur républicaine. On va enfin fondre le quadrige de Falguière pour le replacer sur l’Arc de Triomphe ! La République va de nouveau écraser l’anarchie et le despotisme ! Que c’est beau ! Quel bonheur ! Quelle gloire ! Quel sentiment de continuité républicaine ! Un rêve, vous dis-je !

La Marseillaise de François Rude (1833-1836), saccagée lors de manifestation des « gilets jaunes » du samedi 1er décembre 2018.

Article paru dans Causeur, Janvier 2019