Aktstudie, Peter Martensen, 1996, huile sur toile, 190 x 240 cm. Collection de Vejle Kunstmuseum, Danemark

Peter Martensen, un peintre d’histoire de notre temps

Le centre culturel du Danemark à Paris présente une rétrospective du peintre contemporain Peter Martensen. Cet artiste fasciné par la banalité du mal et la petitesse de l’homme est emblématique de l’atmosphère sombre et contemplative de la nouvelle figuration.

Né en 1953,  Peter  Martensen  n’accède  à  une notoriété  internationale  qu’à  l’approche  de la soixantaine. Cet homme passionné par la peinture figurative  a  passé  l’essentiel  de  sa vie dans l’ombre et l’opposition, son époque étant  longtemps  dominée  par  l’abstraction et le conceptualisme. Il en a fait les frais. La première  blessure  que  le  jeune  Peter,  pourtant  talentueux,  ressent  comme  une  injustice  est  de ne  pas  être  admis  aux  Beaux-Arts  de  Copenhague.  Il doit  se  contenter  d’une  école  privée  provinciale  d’arts appliqués, mais même là, il souffre d’être le vilain petit canard et finit par capituler: pour mieux s’intégrer, il se lance dans l’abstraction. Cela dure six mois au terme desquels il revient à sa peinture et à son plaisir. Cela se paye :  faute  d’être  reconnu,  il  doit  enchaîner  les  petits boulots pendant des années, et même des décennies.

Aktstudie, Peter Martensen, 1996, huile sur toile, 190 x 240 cm. Collection de Vejle Kunstmuseum, Danemark

Sa  passion  pour  les  images  se  nourrit  de  deux  chocs précoces.  À  l’âge  de  5ans,  il  feuillette  le  catalogue de  la  fameuse  exposition  «Family  of  Man».  Edward Steichen,  conservateur  au  MoMA  et  praticien,  a  en effet rassemblé en 1955 les meilleurs clichés de photographes du monde entier. Le jeune Peter est fasciné par la capacité de la photo à rendre compte de l’expérience humaine  dans  une  période  où  la  peinture  y  a  quasiment  renoncé.  Il  s’attarde  en  particulier  sur  les  vues du  procès  de  Nuremberg  qui  lui  inspireront  un  de  ses thèmes récurrents.
Le  second  choc  naît  de  sa  rencontre  avec  la  peinture ancienne.  Peter  Martensen  prend  très  au  sérieux  la question  de  la  technique  et  du  métier.  L’artiste  danois Vilhelm  Hammershøi  (1864-1916),  qui  a  brossé  des vues  troublantes  de  son  propre  appartement  presque vide, le marque tout particulièrement. Les compositions dépouillées  et  la  facture  ascétique  y  rendent  palpables des atmosphères silencieuses et énigmatiques

De Nuremberg au djihadisme, l’obsession de l’histoire

Cependant, Martensen, contrairement à Hammershøi, s’intéresse surtout à la vie des hommes. S’il ne récusait le  terme,  on  serait  tenté  de  parler  de  peintures  d’histoire.  Ce  genre  pictural  jadis  glorieux  souffre,  il  est vrai, d’un certain discrédit, en raison de sa manière un peu datée. Pour saisir un événement en une image, les artistes d’autrefois avaient tendance à peindre des gestes surjoués. Martensen, lui, s’attache à des instants furtifs de  l’existence  qui  semblent  presque  pris  au  hasard, comme un photographe qui aurait raté le moment clé et fixé des situations apparemment sans importance.

Dans  le  tableau  intitulé Aktstudie,  on  reconnaît  sans difficulté  le  procès  de  Nuremberg.  Le  traitement  en grisaille  et  les  fondus  par  frottage  dégagent  une  tristesse  en  rapport  avec  l’événement.  Cependant,  aucun des   protagonistes   n’est   identifiable.   Les   accusés   se ressemblent  tous  et  paraissent  interchangeables.  Ce qui  suggère  que  les  hommes,  ou  du  moins  un  grand nombre  d’entre  eux,  pourraient  devenir  le  genre  de criminels  dont  il  est  question  dans  ce  procès.  L’artiste se rapproche ainsi, à sa façon, de la thèse de la banalité du  mal  et  exprime  quelque  chose  d’intemporel  sur  la nature humaine.

Wet Place, Peter Martensen, 2008, huile sur toile, 190 x 280cm

La  peinture Wet  Place , elle  aussi  en  noir  et  blanc,  lui aurait  été  inspirée  par  les  djihadistes  et  leur  croyance selon  laquelle  72 vierges  les  attendraient  au  paradis. Cependant,  l’auteur  se  garde  bien  de  faire  référence  à quoi  que  ce  soit  d’islamique,  préférant  donner  à  son œuvre  une  portée  générale.  L’au-delà  dont  il  est  question est un vaste sous-sol inondé, un parking désaffecté où des clones de femmes patientent en blouse blanche, adossés   aux   piliers.   Les   hommes   ont   bien   besoin d’infirmières, en effet, pour se guérir de leurs idéalismes mortifères. Les guerriers défunts (plus difficiles à déceler dans  le  haut  de  la  composition)  restent  scotchés  au plafond  comme  de  pauvres  ectoplasmes,  incapables d’aller rejoindre les femmes promises. C’est une punition logique.

Au fil des œuvres de Peter Martensen, on découvre ce qu’elles  ont  en  commun  avec  celles  d’autres  peintres contemporains   comme   Michaël   Borremans,   Jarmo Mäkilä,  Neo  Rauch,  entre  autres.  Tous  partagent  une sensibilité,  peut-être  une  certaine  idée  de  la  vie.  Dans leur peinture, l’homme est essentiellement petit. Leurs personnages  s’apparentent  souvent à de simples figurines, des santons, des créatures bénignes et fragiles. Ils sont  aussi  petits  par  leur  caractère peu  affirmé,  voire  insignifiant.  La singularité de chacun est limitée au maximum.  On  a  parfois  l’impression que les artistes regardent leurs congénères    comme    des    micro-mammifères  de  laboratoire.  Ainsi dans The   Lesson, de  Martensen, trois quidams penchés sur une table observent  une  équipe  chirurgicale miniature  en  action  au  milieu  du plateau..

 The Lesson, Peter Martensen, 2008, huile sur toi,140 X 150 cm, collection privée

Ces  peintres,  et  tout  particulièrement  Martensen,  se  caractérisent également par le statut très secondaire  accordé  à  l’action.  Quand leurs  personnages  sont  occupés, ils  le  sont  à  des  travaux  machinaux,  voire  absurdes.  Souvent,  ils sont  simplement  là,  bras  ballants, comme  des figurants  désœuvrés. Ils  paraissent  pensifs  et  pénétrés par  les  choses  qui  leur  arrivent, aussi minimes soient-elles. L’homme  agit  comme  le  mouton broute  ou  la  poule  picore,  semble nous dire Martensen. Cela résulte de sa programmation,  mais  ne  constitue  pas  le  cœur  de  son  existence. L’important,  c’est  cet  état  intérieur  confus  et  pâteux qui  précède  toute  pensée  et  qu’on  pourrait  appeler  le songe.

C’est peut-être là que réside la grande différence avec la  peinture  d’histoire.  Les  artistes  significatifs  de  ce genre  ancien  s’efforçaient  de  donner  à  leurs  personnages  des  expressions  en  rapport  avec  la  situation représentée. Dans Le Radeau de la Méduse, Géricault montre  des  naufragés  dont  les  visages  et  les  gestes trahissent l’abattement, l’espoir ou la rage de survivre. Au  contraire,  dans The  Transportation,  Martensen  représente  une vingtaine   de   personnes   rangées dans une barque au milieu de nulle part  et  en  route  pour  une  destination   inconnue.   Les   passagers semblent  aussi  indifférents  à  leur sort que s’ils étaient assis dans une salle  de  cinéma.  Ils  ne  projettent rien   dans   leur   environnement. Au  contraire,  c’est  le  monde  qui les  pénètre.  Toute  la  puissance  de cette nouvelle forme de la peinture d’histoire  est  qu’elle  est,  en fin  de compte,  moins  événementielle  et plus existentielle.

Article paru dans Causeur, Octobre 2017