Pyotr Pavlensky après avoir mis feu aux portes du quartier général du FSB, Moscou, 9 novembre 2015

La notion d’art ne cesse de s’étendre au détriment de l’art au sens commun

Depuis le début du XXe siècle, la notion d’art ne cesse de s’étendre. Des activités nouvelles, du moins nouvelles en art, fleurissent. Ainsi que le remarque le critique d’art Paul Ardenne, « le terme même d’artiste, à force d’ouverture, voit son sens de moins en moins défini ».

Sans doute la signification ordinaire du mot « art », celle attestée par l’usage du grand public, ne change-t-elle guère, même si les œuvres évoluent. Cependant, pour le microcosme artistique, ce vocable désigne chaque jour davantage de choses inattendues. On a presque l’impression que chercher de nouvelles notions d’art est, en soi, une forme de création artistique. Cette polysémie extrême présente peut-être des avantages en matière d’ouverture d’esprit, mais il y a aussi de graves inconvénients à la clé. L’exemple de l’art politique et des interventions permet de creuser utilement cette question.

Piotr Pavlensky après avoir incendié le bâtiment de la Banque de France pour une performance en 2017. Photo de Skin Cross,

Une activité culturelle certes intéressante

On a surtout en tête les dernières actions d’art politique, comme l’attaque de Piotr Pavlenski contre Benjamin Griveaux. Cependant, l’art politique, c’est beaucoup plus. Une grande diversité d’expériences est, en effet, enregistrée depuis un bon siècle. Il y a une communauté, des revues, etc.

Souvent, il s’agit tout simplement du désir de s’exprimer dans l’espace public, ce qui rend ces interventions proches du militantisme ou du théâtre de rue. On y remarque d’ailleurs fréquemment une temporalité théâtrale en trois actes : phase 1, une action blesse le sentiment moral ordinaire du public ; phase 2, les gens réagissent en manifestant leur souffrance, leur indignation ou leur colère ; phase 3, l’artiste délivre une explication ayant valeur d’épilogue, se référant généralement à une morale plus haute ayant échappé au commun des mortels. Il arrive que l’artiste prenne le risque critiquable de se placer en intercesseur du Bien. Il y a parfois à boire et à manger. On peut être séduit ou rebuté. Cependant, l’art politique est indiscutablement une composante de la culture contemporaine non dénuée d’intérêt.

Ces préalables ne permettent toutefois pas d’apprécier s’il y a un bénéfice ou une pertinence quelconque à qualifier ces interventions d’art au sens des arts plastiques. Avant d’entrer dans le vif du sujet, écartons l’idée que si ce n’était pas de l’art, ces pratiques auraient moins de valeur. Dire qu’un spectacle de chorégraphie n’est pas du théâtre ne signifie pas que c’est nul : c’est seulement autre chose. Ce que l’on désigne par art politique peut parfaitement rester intéressant à nos yeux, même si on ne le qualifie pas d’art.

Avant, ça existait sous d’autres noms

En 1972, Vito Acconci, un des piliers de l’art-performance, se masturbe dans une galerie. Son objectif est, paraît-il, de montrer que l’art, comme la masturbation, fait partie de la vie quotidienne. La critique salue un geste artistique très nouveau. Cependant, dans l’Antiquité, des philosophes cyniques copulent ou se masturbent en public en visant des buts voisins. On y voit alors des exercices philosophiques comme en pratiquent dans des styles différents les diverses écoles. La nouveauté avec V. Acconci, la seule à vrai dire, est que ce genre d’action n’est plus classé, si je puis dire, dans le même rayon.

Second exemple : Dostoïevski, dans ses romans, décrit des individus assez proches de P. Pavlenski. Il y a notamment le fameux Raskolnikov, dans Crimes et châtiments, qui assassine juste pour la beauté du geste une prêteuse sur gages. Je me réfère à la psychologie des personnages, car, faut-il le préciser, P. Pavlenski n’a tué personne. Paul Ardenne fait une comparaison analogue avec le prince Mychkine de L’Idiot. Ce qu’il faut remarquer, c’est que les Raskolnikov n’agissent pas en tant qu’artistes. On les range plutôt à l’époque parmi les nihilistes ou les anarchistes.

C’est dire que la vraie nouveauté au XXe siècle, c’est de placer dans le champ de l’art des pratiques qui relèvent précédemment des exercices philosophiques, du théâtre de rue ou de l’action politique directe. Le prestige accru du statut d’artiste à la fin du XIXe et le surdimensionnement croissant des institutions artistiques sont probablement à l’origine de cette attractivité du domaine de l’art. On sait que les petites bulles se déversent dans les grosses. C’est un peu la même chose.

Ai Weiwei, Etude de perspective, Square Tiananmen, Beijijng Chine,1995

L’effet « paradigme »

La sociologue Nathalie Heinich utilise le terme de paradigme pour souligner qu’il y a de profondes différences entre les types d’art. Ces différences « portent non seulement sur les pratiques et les productions, mais aussi sur les représentations et les façons de penser. Dans chaque cas se constitue un ensemble cohérent de conceptions qui produisent leur propre conception de la normalité et rejettent les autres formes d’art dans l’anormalité ou l’anachronisme. » Autant dire que les nouveaux types d’art n’ont guère de chance de s’agréger aux plus anciens en une communauté conviviale et mutuellement enrichissante. Ils ont plutôt tendance à jouer les coucous s’installant dans un nid de passereaux.

« Battons-nous pour que le mot art ne soit pas sans cesse déplacé et réattribué. »

En météorologie, on est habitué à ce que les cartes des perturbations présentent deux fronts. Le front avant progresse en englobant de nouveaux espaces, mais le front arrière ne reste pas immobile, il suit le mouvement en abandonnant les territoires précédents. C’est exactement ce qui se passe en art. Des domaines nouveaux entrent dans le champ de l’art. Cela produit un effet euphorisant sur les observateurs. Ils ont l’impression d’un enrichissement, d’une avancée, d’un progrès. Mais le même mouvement produit subrepticement un déplacement du front arrière. Des activités considérées jusque-là comme artistiques perdent insensiblement leur légitimité. Elles sont rabattues à de simples reliquats du passé. En réalité, elles sont privées de l’espace mental qui permettrait aux regardeurs de les voir réellement et de les prendre en considération. L’effet d’éviction l’emporte sur celui de diversification. C’est ce que l’on observe partout.

Remarquons au passage que cette situation est très spécifique à l’art. Dans le domaine littéraire, personne ne prétend que l’on ne pourrait plus écrire de romans, au motif que l’on en rédigeait déjà au XIXe, que ce serait des redites, des pastiches, etc. Les romans d’aujourd’hui sont certes différents, mais ils ressortissent du même terme et de la même catégorie, et cela ne pose aucun problème. C’est une liberté dont beaucoup d’artistes figuratifs aimeraient bénéficier. Ici, comme souvent, la bataille des mots est primordiale. Battons-nous pour que le mot art ne soit pas sans cesse déplacé et réattribué. Trouvons des termes clairs et différenciés pour qualifier les autres activités qui enrichissent notre culture.

Pyotr Pavlensky pendant sa performance Carcasse, en face de l’assemblée législative de Saint Petersbourg, 2013, photo par Sergei Yermokhin

Article paru dans Artension, Janvier-Février 2021