Hommage à Picasso, Erró, 1982

Après l’overdose, que reste-il de Picasso ?

L’exposition « Picasso. mania » au Grand Palais s’interroge sur la postérité du maître. Les commissaires soulignent à juste titre que son souvenir ne cesse d’alimenter la nostalgie d’un art moins cérébral que l’art contemporain, un art de jouissance et de liberté. J’allais dire : un art au kilomètre. Les artistes qui lui rendent hommage dans cette exposition ne semblent, en réalité, pas en retenir grand-chose : Picasso est pour eux surtout ce personnage à la marinière qui a joué devant l’opinion le rôle de l’artiste. Sa manière, chose qui devrait être la plus importante dans l’héritage d’un artiste, ne semble guère les influencer. On se souvient que la dernière exposition du vivant de l’artiste, alors qu’il était une star planétaire, a donné à ceux qui l’ont vue l’impression d’assister à une rétrospective Bernard Buffet. À l’heure où on est soumis à une noria ininterrompue d’expositions Picasso, on peut donc effectivement se demander quel est l’extrait sec de cette fameuse “picassomania” ?

Beaucoup de gens auraient probablement du mal à citer un artiste contemporain, mais tout le monde connaît le nom de Picasso. Il faut dire que l’auteur de Guernica semble avoir trempé dans le succès presque aussi jeune qu’Obélix dans la potion magique. À 19 ans, il est déjà l’un des représentants de l’Espagne à l’Exposition universelle de 1900. Ensuite, il est pris en charge par de grandes galeries et d’importants collectionneurs. La célébrité et la richesse l’accompagnent crescendo sa vie entière. Mais c’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que sa notoriété devient planétaire. Il n’est pas seulement un artiste reconnu, mais une vedette à part entière, un people qui alimente la une de journaux tels que Life ou Paris Match.

Picasso joue le jeu des médias. Il est même un peu cabotin. Il se fait photographier dans sa célèbre marinière ou torse nu. Il enfile aussi des costumes de matador. On le voit poser en clown, mais ses proches interviennent, considérant que cela risque de perturber son image. Bien sûr, le rôle qu’il préfère interpréter est celui de l’artiste, comme dans le film de Clouzot qui lui est consacré. On peut dire que durant des décennies, son personnage fait jeu égal avec Marilyn Monroe et la reine d’Angleterre. Quand la firme Citroën, dans les années 1990, cherche, pour une nouvelle berline, un nom valorisant connu sur tous les continents, elle tombe sur celui de Picasso.

Impossible de savoir combien il laisse d’œuvres, tant elles sont nombreuses : 40  000  ? 50  000  ? Davantage ? On en discute encore. Rien qu’en Europe, on recense une dizaine de musées Picasso. Actuellement, à Paris, le Grand Palais présente une exposition intitulée «  Picasso.mania  ». Cet événement y fait suite à une longue série inaugurée par André Malraux. L’accrochage ne se limite pas à des pièces du maître. Il propose aussi de montrer toute son influence sur les artistes actuels. C’est un pari intéressant, mais il n’est pas gagné d’avance.

Hommage à Picasso, Erró, 1982

Picasso en slip !

En entrant, on tombe sur un mur d’écrans vidéo. Une vingtaine d’artistes de premier plan s’expriment côte à côte. Ça ne manque pas d’allure, mais ils font un peu penser à des vedettes du show-biz accourues pour un concert de solidarité. Après les témoignages, les premières salles enchaînent des œuvres en hommage au maître. Il y a ceux qui figurent Picasso en marinière, comme Maurizio Cattelan, Chéri Samba ou David Hockney. On remarque également un grand nombre de Picasso torse nu, si tant est qu’on puisse parler de nudité dans le cas d’une poitrine aussi velue. L’éloge le plus plaisant est sans doute celui de Martin Kippenberger qui présente Picasso en simple slip, tel qu’il apparaissait parfois, sans chichi, sur le perron de son château. Mais quel slip ! Il s’agit d’un modèle géant aux allures de couche-culotte format maison de retraite. Kippenberger propose dans la foulée une série de photos et de dessins où il enfile lui-même le slip XXL, comme on revêtait autrefois un béret de velours noir, la faluche, pour se sentir artiste.

Tous ces hommages font référence au personnage de Picasso plus qu’à son apport artistique. C’est pourquoi on est content d’arriver aux salles consacrées à la postérité de Guernica*, œuvre la plus célèbre du maître et probablement de tout l’art du XXe siècle. On aurait tort cependant de croire que cette icône de l’art engagé couronne une vie d’engagement. C’est tout le contraire. Au début des années 1900, le jeune Pablo fait l’objet, comme d’autres étrangers, d’enquêtes de police. Les rapports ne relèvent aucune orientation politique indésirable. Il paraît d’une parfaite neutralité. Plus tard, il passe la période de l’Occupation à Paris. Ni collaborateur ni résistant, il traverse ces années sans être inquiété. Il reçoit dans son atelier des visiteurs de tous bords, y compris des dignitaires allemands. C’est un mois après la libération de Paris qu’il se décide à adhérer au Parti communiste. Il déclare qu’il a toujours eu « une adhésion de cœur » et que s’il ne l’a pas fait plus tôt, c’était par pure « innocence ». Dans les années qui suivent, il donne quelques gages en brossant une grande peinture en soutien à la future Corée du Nord. Il dessine aussi un portrait de Staline pour le PCF, qui le refuse, jugeant le visage trop beau pour être crédible. Mais ces rares œuvres politiques se perdent dans la masse des Femme au chapeau bleu, Tête d’arlequin et autre Nature morte au pot, au verre et à l’orange.

Martin Kippenberger, Podria prestarte algo, pero en eso no te haria ningùn favor, Galeria Leyendecker (T.Ü), 1985 Sérigraphie, 83,8 × 59,4 cm, Cologne, Estate of Martin Kippenberger, Galerie Gisela Capitain Cologne

Guernica, un accouchement difficile

Revenons à Guernica et à sa genèse. En juillet 1936, le gouvernement espagnol de front populaire, élu depuis peu, est confronté au soulèvement militaire. Les républicains cherchent à rallier des personnalités à l’étranger. Dans ce contexte, ils nomment unilatéralement Picasso directeur du musée du Prado à Madrid, en septembre 1936. Le maître envoie ses remerciements polis mais ne donne pas suite. Il ne réagit pas aux événements de son pays, pas même à l’assassinat du poète Federico García Lorca. L’ambassadeur d’Espagne l’assaille de coups de téléphone pour le solliciter, mais il ne répond pas.

Tout début 1937, on le sent cependant un peu plus réceptif à la situation dans son pays d’origine, comme en témoignent ses gravures Songes et mensonges de Franco. En janvier 1937, une délégation lui rend visite. L’artiste se laisse convaincre de réaliser un « grand mural » pour le pavillon espagnol de l’Exposition universelle de 1937 qui doit ouvrir ses portes le 24 mai de la même année à Paris. Picasso accepte les acomptes et commence à faire des dessins préparatoires. Pour thème, il envisage « le peintre dans son atelier ».

En 1937, certains républicains espagnols sont déçus par Guernica. Ils auraient préféré quelque chose de plus réaliste.

Durant les mois suivants, le « grand mural » n’avance guère. Cependant, le 26  avril, l’aviation allemande bombarde la ville de Guernica, au Pays basque espagnol, majoritairement fidèle aux républicains. Ce massacre gratuit et massif crée un véritable choc. Picasso réoriente aussitôt son projet vers une composition tragique en noir et blanc. Le 11 mai, on lui livre la toile et le châssis. Il acquiert de son côté des bidons de Ripolin, peinture pour bâtiment moins onéreuse que les pigments pour artistes, mais qui posera par la suite des problèmes de conservation. Le 4 juin, l’Exposition universelle a déjà commencé, mais l’œuvre n’est pas sortie de l’atelier. Ce n’est pas grave, car le pavillon espagnol n’est pas terminé, lui non plus. Picasso convie un groupe d’amis pour avoir leur avis sur ce qu’il croit être l’état final. Les visiteurs sont enthousiastes, mais conseillent au maître de retirer les collages de papiers peints ajoutés ici et là pour égayer la composition. Picasso se laisse convaincre. Il les arrache. L’œuvre, désormais plus austère, est terminée. Plusieurs participants proposent, dans la foulée, de dédier la peinture au massacre de Guernica, bien que rien ne s’y rapporte explicitement. Picasso approuve également. Le pavillon espagnol ouvrira ses portes sept semaines après le début de l’Exposition universelle. Voué en grande partie à la défense du régime de front populaire, il est tapissé de slogans toniques comme : « Ce qui a été fait, c’est de débarrasser l’Espagne des parasites et des exploiteurs », etc. Au dernier moment, on s’aperçoit qu’un pilier ne permet pas de voir Guernica en entier. L’architecte le fait enlever, non sans appréhension. Il y a des bruits inquiétants, mais l’édifice tient bon.

Au départ, le succès est limité et la réception contrastée. Les nazis, installés juste à côté, mentionnent l’œuvre dans un petit guide proposant un parcours de sensibilisation à ce qui s’appellera bientôt l’art dégénéré. De leur côté, certains républicains espagnols sont déçus. Ils auraient préféré quelque chose de plus réaliste. Certains demandent même qu’on mette à la place du Picasso une peinture de Horacio Ferrer, artiste fruste à la lisière du réalisme socialiste. Après l’Exposition Universelle, la république espagnole, moribonde, n’est plus en mesure de rapatrier les œuvres. La toile est rendue à Picasso. Elle voyage en Grande-Bretagne et aux États-Unis, contribuant à la médiatisation de la guerre civile espagnole. Son succès va croissant. Tous les intellectuels espagnols en affichent une reproduction chez eux.

Cette dévotion de masse n’est pas sans irriter certains, comme le peintre Antonio Saura (1930-1998) qui rédige un pamphlet acéré intitulé « Contre Guernica ». Même Franco revendique, paraît-il, sur le tard, la propriété de l’œuvre par l’État espagnol. Mais les consignes de Picasso à son avocat, Roland Dumas, sont claires : seulement après le retour des libertés ! C’est chose faite en 1981.

L’allégorie ne fait plus recette

Que reste-t-il de l’héritage de Guernica près de quatre-vingts ans après ? En parcourant les salles de «  Picasso.mania  », on comprend que la réalisation d’une pièce monumentale pour dénoncer un drame important demeure une tentation pour beaucoup d’artistes. De ce point de vue, Guernica a une vraie postérité. Cependant, ce qui semble avoir fait long feu, ce sont l’angle d’attaque et la manière de Picasso. Il choisit, en effet, de ne représenter directement ni les événements ni les souffrances de la population. Il les évoque principalement par le tumulte d’un taureau et d’un cheval blessés dans une étable. On voit aussi un homme à terre tendant une épée brisée. C’est ce qu’on appelle une allégorie. En outre, la brillante stylisation géométrique dont il fait preuve éloigne encore un peu plus de l’horreur du massacre. Il en résulte un effet de distanciation, d’euphémisation.

C’est sans doute pourquoi les artistes présentés en écho à Guernica optent dans l’ensemble pour plus de réalisme. C’est déjà ce que fait en 1973 Léon Golub (1922-2004) qui brosse une sorte de BD expressionniste géante pour dénoncer la guerre du Vietnam.

C’est encore davantage le choix de l’artiste franco-algérien Adel Abdessemed (né en 1971) dans son œuvre de 2012, Who’s afraid of the big bad wolf ? Dans son cas, c’est même plus que du réalisme, c’est carrément du réel  ! Il entasse, en effet, près de 200 cadavres de mammifères naturalisés et carbonisés dans un rectangle noirâtre aux dimensions exactes de Guernica (349,3 x 776,6 cm). On ne sait pas très bien s’il s’agit d’une référence aux charniers humains ou si l’auteur entend nous sensibiliser à la perspective d’une apocalypse écologique. Le sacrifice de tant d’animaux a précédemment suscité la polémique. Mais l’artiste indique que son but est juste d’« obliger à réfléchir sur la violence ». Objectif atteint à 100 % !

Plus légères sont les salles consacrées à la postérité du Picasso érotique. Comme ci-dessus, on relève une poussée du réalisme. Ainsi, Sigmar Polke et Richard Prince se réfèrent-ils aux Demoiselles d’Avignon* (peinture de 1907 représentant un groupe de prostituées de Barcelone). Mais leurs femmes ne sont pas faites de triangles et de rectangles. Au contraire, elles exhibent de vraies fesses, des seins, des chattes, tout ce qu’il faut… On peut se rincer l’œil. Non seulement ces auteurs n’ont pas peur du réel, mais encore, ils utilisent la photo.

Nostalgie d’un art plein de plaisir

À la fin de sa vie, en 1973, Picasso présente à Avignon une série de peintures consacrées au thème des mousquetaires. Compte tenu de sa notoriété, il pense faire un tabac. Or, c’est un bide total. Les temps ont changé. On est passé, sans qu’il s’en aperçoive, de l’art moderne à l’art contemporain. La figure tutélaire est désormais Marcel Duchamp. Les critiques de cette époque veulent du sens et, si possible, du concept. Picasso leur livre à contre-temps une innocente fantaisie décorative. Certes, sa facture n’est pas dénuée de coups de pinceau enlevés, de couleurs réjouissantes et de distorsions audacieuses. Mais son travail suscite la consternation. Cette exposition malheureuse déclenche une lecture rétrospective de son œuvre. Les critiques sont sévères. Certains affirment que Picasso est innovant jusque dans les années 1915-1920. Après cette date, il ne serait qu’une machine commerciale fonctionnant à plein régime. Picasso finit ainsi sa vie dans une situation très paradoxale et pour tout dire, un peu triste : adulé du public, célébré en grande pompe par Malraux, il est dévalué dans les milieux artistiques.

Quarante ans après le naufrage des Mousquetaires, une lecture plus nuancée de l’héritage de Picasso s’impose. En effet, on voit plus clairement ce qu’a donné cet art dit contemporain d’où venaient les critiques. Et ce n’est pas toujours folichon ! Cet art nous demande si souvent de faire un effort pour le « comprendre » qu’on se sent parfois un peu fatigué rien que d’y penser. C’est pourquoi, finalement, une certaine nostalgie s’attache au souvenir de Picasso.

Comment, en effet, ne pas envier la façon dont il a l’air de prendre énormément de plaisir dans son atelier ? Ça ne veut pas dire qu’il n’est pas innovant et même révolutionnaire, mais il l’est sur le mode de la liberté et du désir. Comment ne pas aimer avec lui la peinture, moyen d’expression souvent décrié ces derniers temps ? Comment ne pas voir sa jouissance à peindre, à modeler, à dessiner ? Tout cela saute aux yeux.

Peinture, liberté, plaisir : autant de choses qui apportent un peu d’air frais dans le contexte actuel. L’incompatibilité involontaire de Picasso avec l’art contemporain l’a momentanément discrédité. Mais c’est ce qui explique le surcroît d’intérêt actuel pour son œuvre.

Chéri Samba, Picasso, huile sur toile, 2000

Article paru dans Causeur, Janvier 2015