De Rubens à Terry Rogers, la séduction d’une figuration désinhibée

Les expositions Rubens et Terry Rodgers, à Bruxelles,ont montré des peintres extravagants dans l’exubérance et la sensualité. Femmes, luxe, violence et délires en tout genre, rien n’arrête ces artistes pour alimenter notre voyeurisme. Cette propension peut paraître vulgaire. Mais, pour la figuration, elle s’avère être un ressort aussi puissant et instinctif que le rythme pour la musique. Récit d’un parcours à travers les époques.

Pierre Paul Rubens, jeune fille à genoux, 1622-1644, Amsterdams Historisch Museum

Longtemps, je l’avoue, j’ai éprouvé une difficulté avec Rubens. Ses cascades de grosses dondons boursouflées, sa peinture au kilomètre, ses compositions surchargées, tout chez lui me semblait détestable. Et puis, j’ai lentement évolué. Il y a d’abord eu ce livre étonnant de Philippe Murray, La Gloire de Rubens. C’est là que j’ai commencé à regarder les œuvres du maître flamand avec attention. Avec l’exposition « Sensation et sensualité », le Bozar de Bruxelles lui consacre un accrochage passionnant. 

Sur les cimaises, les représentations d’enlèvement de beautés nues par des guerriers ou des satyres alternent avec des bacchanales en petite tenue. Après L’Enlèvement de Proserpine, on enchaîne avec L’Enlèvement des filles de LeucippeLa Licence des Andriens (habitants d’une île légendaire où coule le vin) succède au Jardin de l’amour, etc. Rubens n’y représente pas l’acte sexuel proprement dit, mais on y est presque. A minima, des femmes en troupeau font pigeonner leur poitrine, mais, la plupart du temps, elles exhibent sans chichis tous leurs appas. On boit, on danse, on pisse, on plonge la main dans le décolleté des dames, on se pelote, on s’enlève. Il s’agit, paraît-il, de scènes mythologiques, mais l’ambiance de la partouze pure et simple affleure de partout. Difficile de trouver dans l’histoire de l’art, même au XXe siècle, un artiste aussi direct. 

Choc libérateur pour les uns, apothéose du mauvais goût pour les autres

De son vivant déjà, Rubens est un choc pour les artistes, tout particulièrement en France. La présence à Paris, au milieu du XVIIe siècle, du Grand Jugement dernier sème le trouble. Les contemporains du peintre sont stupéfaits par cet ahurissant Niagara de corps dégoulinant sur plus de six mètres de haut. Un spectacle terrifiant et fascinant pour les uns, l’apothéose du mauvais goût et de la vulgarité pour les autres. Les peintres français se fracturent en deux camps : rubénistes contre poussinistes. La liberté, l’imagination et le jeu sensuel des matières contre la primauté du dessin et de la morale. Toute l’histoire de la peinture est traversée par cette opposition qui n’en finit pas. 

La façon dont Rubens pratique la peinture a également quelque chose de sensuel et d’instinctif. Il jette sur son support des coups de pinceau tournoyants et des jus bruns. Il s’attaque à toutes les parties de la toile en même temps et les fait évoluer ensemble. Puis il pose des couleurs et des lumières pour rehausser la composition et détacher les volumes. On passe insensiblement de l’esquisse à la peinture. L’œuvre s’achève en laissant voir en beaucoup d’endroits les dessous bruns qui unifient les divers composants, telle la sauce liant le ragoût. Cette manière de peindre contraste avec une pratique courante consistant à finaliser un fragment, puis l’autre, par exemple la manche, puis le visage. De plus, en amont de leurs réalisations, nombre d’artistes ont recours à des processus complexes d’appropriation du réel, combinant instruments d’optique et sens aigu de l’observation. Le réalisme est à ce prix. Rubens incarne, au contraire, une forme de peinture plus libre et faisant la part belle à l’improvisation à jet continu. 

Ce n’est pas un hasard si le jeune Delacroix (1798-1863) se forme pour une bonne part en copiant des Rubens. Ses débuts se situent, en effet, à une période où le néoclassicisme et le culte de la raison réfrigèrent la spontanéité des artistes. Cependant, à force d’imiter ce maître, il adopte un mode de composition original dans son contexte. Dans une sorte de transe, il jette sur sa toile des taches et fait naître des flux tourbillonnants. Ensuite, les choses se précisent graduellement, mais sans perdre leur dynamique initiale. Une bonne part de la peinture du XIXe siècle en résulte. C’est le cas de l’orientalisme et, en particulier, de Jean-Joseph Benjamin-Constant (1845-1902), auquel le musée des Augustins, à Toulouse, consacre une rétrospective passionnante.  

Honoré Daumier, Femmes poursuivies par des satyres, 1850, huile sur toile, 131 x 97 cm, Musée des Beaux-Arts de Montréal

Porno chic et plages de nudistes : encore la postérité de Rubens

Le parcours Rubens du Bozar de Bruxelles est prolongé par de nombreuses œuvres de sa postérité supposée. Delacroix y a évidemment toute sa place, mais aussi nombre d’autres artistes européens tels Reynolds, Böcklin, Makart, etc. J’ai été tout de même un peu contrarié de ne trouver là aucune peinture contemporaine. Cette veine dionysiaque qui a refleuri au fil des siècles sous des formes si variées s’est-elle tarie ? Je me suis demandé à quoi pourrait ressembler un rubénien d’aujourd’hui ayant une vision plus actuelle du corps humain. 

Un début de réponse à cette question m’a été donné par l’exposition Terry Rodgers, à la galerie Aeroplastics de Bruxelles. Il s’agit d’un peintre américain né en 1947, connu pour ses grandes compositions de parties dévêtues rehaussées de textiles porno chic. Sa peinture a quelque chose de baroque par sa profusion et ses enchevêtrements. Sa fascination pour les corps de jeunes privilégiés en bonne santé peut toutefois paraître aguicheuse. Cependant, elle exprime assez bien (peut-être involontairement) la futilité inhérente à un certain idéal de vie moderne. Ses protagonistes ont un destin de simples figurants. Ils font penser à des bancs d’ablettes, chacune virevoltant à côté de sa voisine, frétillante, argentée, mais dénuée de toute possibilité de communication interpersonnelle. Les œuvres de cet artiste sont impressionnantes. Elles laissent néanmoins un sentiment étrange, à la fois excitant et refroidissant. 

Pour se confronter au souvenir de Rubens, il aurait été bien, également, de tomber sur une présentation d’Eric Fischl, cet autre peintre américain passionnant (né en 1948). Malheureusement, il y a longtemps que je n’ai pu apprécier de visu une de ses productions. Il est cependant facile de le suivre sur Internet (www.ericfischl.com). Fischl pratique une peinture naturaliste et expressionniste très brillante. Il jette un regard étonnamment lucide sur nos contemporains. Il peint les humains avec l’évidence d’un artiste animalier. Ses nus sont réalistes jusqu’à l’extravagance. Il fait sentir à quel point notre destin est de devenir de plus en plus laids physiquement mais aussi moralement. Le sentiment de la chute se lit dans la trivialité de ses corps. Ils expriment la perdition dans le monde actuel avec autant de vérité que les damnés de Rubens dans le contexte de la Contre-réforme. Sa série Scenes of late Paradise est, à cet égard, inoubliable. 

Terry Rodgers, Threeshold of Influence, 2013


PETER PAUL RUBENS

Peter   Paul   Rubens   naît   en   1577   en   Allemagne rhénane,  dans  un  milieu  d’intellectuels  luthériens. Mais l’installation de sa famille à Anvers, suivie de sa conversion  au  catholicisme,  le  plonge  dans  l’atmosphère  de  la  Contre-Réforme.  Il  ne  la  quittera  plus. Après  un  premier  apprentissage  auprès  de  peintres locaux,  il  part  en  Italie  à  l’âge  de  23ans : Venise, Rome,  Florence,  Mantoue.  Mais  c’est  à  Gênes  que se produit le déclic décisif. Dans ce port opulent, on mène grand train. Luxe, sexe, fêtes, Rubens vit à toute berzingue et il y prend goût. Quand il revient s’installer à Anvers, à 32ans, il n’a pas seulement acquis un style artistique parvenu à maturité, il ramène aussi et surtout  une  conception  exubérante  de  l’existence.  Il se  fait  construire  un  atelier  gigantesque  qui  devient une  véritable  usine.  Cela  ne  l’empêche  pas  de  continuer  à  voyager  à  travers  l’Europe  pour  honorer  des commandes.  Dans  la  foulée,  il  remplit  des  missions diplomatiques. En 1630, il épouse Hélène Fourment, une aimable bimbo âgée de 16ans, fille d’un important  négociant  en  soie.  Jusqu’à  sa  mort,  en  1640,  les femmes  et  les  soieries  demeurent  pour  Rubens  une source d’inspiration inépuisable.


Article paru dans Causeur, Novembre 2014