Francis Bacon dans son studio,1980, photographe : Jane Bown

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Pierre Lamalattie

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Boîtes de Bacon

Le Centre Pompidou rend hommage à Francis Bacon (1909-1992). Ce grand peintre britannique avait choisi la figuration dans une période dominée par l’abstrait. Pour les plus polyglottes, l’exposition propose une dizaine de boîtes où écouter de grands auteurs en anglais. Cet artiste incarné et puissant avait-il besoin d’une présentation artificiellement intellectualisée ?

On ne compte plus les rétrospectives Bacon. Ce peintre anglais est manifestement l’une des figures avec lesquelles le Centre Pompidou tient à écrire l’histoire de l’art du xxe siècle. D’autres artistes britanniques majeurs, comme Lucian Freud, ont été accueillis plus tardivement. D’autres encore, comme Stanley Spencer, ne l’ont jamais été et restent parfaitement inconnus du public français.

Francis Bacon n’y est cependant pour rien et on aurait tort de se priver du parcours proposé incluant une soixantaine d’œuvres, puissantes pour la plupart. Les amateurs d’intellectualisation de l’art pourront, en outre, bénéficier d’une dizaine de cabanes où écouter des textes d’auteurs. Force est de constater cependant que le public ne s’attarde guère dans ces boîtes exigeant patience et maîtrise de l’anglais.

Né dans une famille britannique aisée, Bacon est rejeté par les siens, notamment en raison de son homosexualité. On lui attribue toutefois une rente qui lui permet de vivre et de peindre à Londres sans se soucier du succès commercial. Sa peinture exprime de toutes ses forces la vie et la souffrance. Elle hurle. Ses papes et évêques manifestent l’horreur de l’enfermement. Ses corps tordus, ses scènes de copulation montrent (parfois de façon un peu prévisible) une humanité faite de viandes douloureuses.

Il faudrait ajouter que Bacon est un bon client pour les photographes. Il a une vraie gueule. On a toujours de l’intérêt à le voir en photo ou en vidéo. Au jeu du portrait chinois, il tiendrait de la canaille prête à mordre. Les vues de son atelier-cagibi, incroyablement sale et chaotique, contribuent également à la sidération. Bacon a fait le choix décisif de la figuration dans une période dominée par l’art abstrait. Fuyant l’imitation mimétique du réel, il pratique une sorte de géométrisation molle et visqueuse. Son aventure est avant tout empirique. Il connaît, semble-t-il, peu d’artistes de son temps et s’encombre moins encore de références historiques. Il apprécie Picasso, Freud, Giacometti et quelques peintres anciens célébrissimes comme Rembrandt et Vélasquez. On pourrait s’étonner chez lui d’une culture artistique restreinte. Loin d’être une faiblesse, cette situation l’a sans doute décomplexé, lui procurant la liberté d’esprit nécessaire pour s’engager dans des voies nouvelles.

Francis Bacon dans son studio,1980, photographe : Jane Bown

Article paru dans Artension, Janvier-Février 2019