Anders Zorn, très bon peintre suédois de la fin du XIXe siècle

Faute de pouvoir être classé dans une avant-garde répertoriée, le grand peintre suédois Anders Zorn (1860-1920) était presque inconnu en France. La rétrospective que lui consacre le Petit Palais rend justice à ce chantre de la nature, des femmes et des traditions paysannes.

En arrivant  dans  les  premières  salles  de l’exposition  Anders  Zorn,  au  Petit  Palais, à  Paris,  j’ai  croisé  un  ami  artiste.  Il  était penché  vers  les  toiles  pour  observer  de près le détail de la touche et des matières. Il   paraissait   bluffé.   Cependant,   m’a-t-il expliqué,  il  ignorait  jusque-là  l’existence de Zorn. Il n’en revenait pas de découvrir si tardivement un artiste aussi excellent. Nous avons discuté  un  moment.  Je  me  suis  aperçu  que,  comme beaucoup  de  gens,  ce  passionné  de  peinture  n’avait principalement  eu  sous  les  yeux,  en  guise  de XIXe siècle,  que  des  impressionnistes,  des  post-impressionnistes  et  la  cascade  des  avant-gardes  répertoriées.  Le  reste,  c’est-à-dire  l’essentiel,  était  un  continent  presque  inexploré.  Heureusement,  exposition après exposition, le Petit Palais s’emploie à nous faire redécouvrir ce continent.

Anders Zorn, Minuit, huile sur toile, 1891. Musée Zorn, Mora, Suéde

Anders  Zorn  naît  en  1860,  à  Mora,  localité  rurale  de Dalécarlie,  à  300km  au  nord-est  de  Stockholm.  Sa mère, fille  de  petits  paysans,  est  serveuse  dans  une taverne. C’est là qu’un brasseur allemand de passage, Leonard  Zorn,  lui  fait  un  enfant  puis  disparaît.  Le jeune  Anders  est  cependant  reconnu  par  son  père, mais  il  ne  le  rencontrera  jamais.  Il  est  élevé  par  ses grands-parents  dans  la  ferme  familiale.  Il  restera toujours  nostalgique  des  coutumes  rurales  et  de  la nature grandiose de cet endroit. À 15ans, il est admis à  l’École  des  beaux-arts.  C’est  un  élève  appliqué.  Il progresse. Son talent est remarqué. Le premier grand enthousiasme  artistique  du  jeune  Anders  se  produit lors  d’une  rencontre  avec  un  peintre  local  porteur de  la  tradition  britannique  de  l’aquarelle.  Dans  un premier temps, Zorn sera aquarelliste.

À  21ans,  il  s’éprend  d’une  certaine  Emma  Lamm avec  qui  il  se  fiance  secrètement.  Cependant,  cette jeune  fille  de  la  haute  bourgeoisie  de  Stockholm ne  peut  se  marier  avec  un  garçon  aussi  rustique et  désargenté.  Même  son  prénom,  «Anders»,  fait plouc, paraît-il. S’il veut garder la belle Emma, il sait qu’il doit de toute urgence relever son niveau social. Elle  est  sa  motivation  pour  réussir.  Il  se  lance  avec toute  son  énergie  dans  le  portrait  mondain.  Assez vite, les commandes affluent et le succès débute. À l’âge de 25 ans, il a en outre la surprise de recevoir l’héritage de son père, apprenant par la même occasion  la  mort  de  ce  dernier.  Ces  rentrées  d’argent autorisent une série de voyages à l’étranger. Cela lui permet  d’étudier  les  maîtres  anciens,  de  mieux  se situer dans l’art de son temps et, surtout, d’engager une carrière internationale.

Il  commence  par  l’Espagne,  où «il  fait  chaud  et  il y  a  du  soleil,  de  jolies filles  et  des  mendiants  pittoresques».  Puis,  il  s’installe  à  Londres  où  son  succès se  renforce  et  où  il  s’initie  à  l’eau-forte.  Il  rentre  en Suède  où  le  mariage  espéré  a  lieu.  Puis  les  époux partent,  alternant  voyages  et  séjours,  notamment à  Paris  et  aux  États-Unis.  Dans  cette  période,  la renommée  de  portraitiste  de  Zorn  devient  internationale.  Il  immortalise  trois  présidents  des  États-Unis. Il se compare seulement à des artistes comme Joaquín Sorolla et John Singer Sargent.

Anders Zorn, Portrait d’Elizabeth Sherman
Cameron, huile sur toile, 1900, Coll. Part

C’est quand il est passé de mode qu’il devient le plus authentique

En 1896, à l’approche de la quarantaine, la Dalécarlie lui  manque  et  il  revient  s’y  installer,  tout  en  continuant à voyager de temps à autre. Il achète et meuble une  belle  maison  en  rondins,  que  l’on  peut  visiter  à Mora. Mais il passe le plus de temps possible dans une cabane  de  pêcheur,  en  pleine  nature,  au  bord  du  lac Österdalälven. Il y pêche ou y skie, selon les saisons. Il y travaille aussi en compagnie de ses modèles féminins qui s’occupent par la même occasion des tâches ménagères.  Cette  retraite  en  Suède  centrale  coïncide  avec  le  déclin  de  sa  renommée  internationale. En  effet,  à  l’heure  de  la  postmodernité,  Zorn  passe de  mode.  C’est  pourtant  durant  cette  période  qu’il livre, loin des salons, ses meilleures pièces. Déchargé des commandes de portraits, il se consacre jusqu’à sa mort, en 1920, à deux thèmes qui l’enchantent: la vie rurale de la Dalécarlie et les nus féminins.

Dans des peintures comme Marché à Mora ou Danse de la Saint-Jean, Zorn nous fait partager l’atmosphère paysanne  et  villageoise  qu’il  adore.  L’artiste  présente avec verve les personnages, leurs habits et leur habitat. La nature est omniprésente. On ne peut être insensible à ces herbages profonds, à ces soleils de minuit, à cette eau  qui  imbibe  le  paysage.  Ces  œuvres  éblouissantes ne sont pas exemptes de nostalgie. On comprend qu’il s’agit d’une forme de peinture en voie de disparition, consacrée à un monde dont les jours sont comptés. La passion  de  cet  artiste  pour  la  ruralité  suédoise  et  la conservation de son souvenir ira jusqu’à lui inspirer la constitution d’un village-musée.

Anders Zorn, Danse de la Saint-Jean, huile sur toile,
Nationalmuseum, Stockholm, Suède

Cependant,  c’est  peut-être  dans  ses  nus  féminins que  Zorn  est  le  plus  éloquent.  Loin  d’idéaliser  les corps,  il  a  le  chic  pour  en  saisir  la  vérité  sans  en trahir la sensualité. Il conjugue rondeurs, rougeurs et, parfois même, boursouflures, avec une fraîcheur et  un  érotisme  indiscutables.  Souvent,  il  met  en scène des femmes nues en pleine nature, produisant ainsi  un  sentiment  heureux  de  liberté  et  de  bien-être.  Il  n’est  pas  certain  qu’à  l’époque  de  Zorn  ce genre  de  spectacle  ait  été  courant  dans  une  Suède protestante   encore   probablement   assez   austère. Cependant,  ses  compositions  sont  empreintes  de tant de naturel qu’elles ont valeur d’anticipation des libérations ultérieures.

Portraits mondains, scènes villageoises et nus féminins ne seraient rien s’ils n’étaient servis par une picturalité somptueuse,  et  c’est  sans  doute  là  que  réside principalement  le  grand  talent  d’Anders  Zorn.  Ses coups  de  pinceau  tracés  dans  le  frais,  voire  fouettés,  paraissent  conjuguer  spontanéité  et  justesse.  Il garde probablement de ses débuts d’aquarelliste une prédilection  pour  la  peinture  jetée  avec  franchise. On a l’impression qu’il improvise à toute allure, tant sa  facture  a  le  charme  du fa  presto.  Cependant,  on sait  qu’en  amont  de  ses  œuvres il  mène  des  travaux  de  préparation importants: photos, dessins, esquisses, etc. Avant de se lancer, il  ne  laisse  donc  rien  au  hasard. Mais une fois parti, il n’y a plus de place pour les tâtonnements besogneux.  Zorn  est  comme  le  skieur donnant  le  meilleur  de  lui-même sur   une   piste   qu’il   a   pris   soin de    reconnaître    préalablement. Son  coup  de  pinceau  tombe  avec vigueur  et  liberté.  Indiscutablement, on a affaire à un maître.


Quelques peintres nordiques de la même époque à découvrir :

  • Christian  Krohg (1852-1925),  romancier  et journaliste   norvégien,   est   certainement   le plus fascinant des peintres nordiques de cette période.  Il  allie  une  facture  exceptionnelle à  une  compréhension  aiguë  de  la  vie  de  ses contemporains. En particulier, il rend compte de l’existence des femmes. Il évoque la fatigue des mères. Albertine, jeune prostituée, est à la fois  l’héroïne  d’un  de  ses  romans  et  la figure centrale   d’un   grand   nombre   de   ses   peintures. Sa Jeune  Fille  malade, tout en subtilité, est  inoubliable.  Krohg  a  beaucoup  d’élèves, notamment Edvard Munch, Anna Ancher et sa propre femme, Anna Krohg. Cette dernière est aussi l’égérie et la maîtresse de nombre des artistes de cette mouvance.
  • Anna Ancher (1869-1935), peintre danoise. Ses parents tiennent l’unique boutique-restaurant dans le village de Skagen, à l’extrême pointe nord du Danemark. Une colonie d’artistes s’y retrouve. Elle épouse l’un d’entre eux et devient l’un des meilleurs peintres du groupe.
  • Fritz Thaulow (1847-1906), peintre norvégien. Il a un talent hors normes pour évoquer l’insaisissable ondoiement des eaux.
  • Peter Severing Krøyer (1851-1909), peintre danois d’origine norvégienne. Presque aveugle une partie de sa vie, il laisse notamment des scènes de promenades au bord de la mer du Nord aux chromatismes puissants.
  • Albert Edelfelt (1854-1905), peintre finlandais. Il est marqué par ses rencontres avec Zola et Bastien-Lepage. Son Convoi funéraire d’un enfant est un tableau culte du naturalisme.
  • Akseli Gallen-Kallela (1865-1931), peintre finlandais. Il se passionne pour son pays et ses traditions. Il pratique tour à tour réalisme, symbolisme et une manière décorative stylisée.
  • Carl Larsson (1853-1919), merveilleux illustrateur suédois (voir Causeur no12, avril 2014).

Article paru dans Causeur, Novembre 2017