Fondation Vuitton : un beau flacon pour pour un art si peu “différent”

L’ouverture de la fondation Louis Vuitton, à Paris, dans le magnifique bâtiment de Frank Gehry, illustre l’intérêt récurrent des grands groupes de la mode et du luxe pour l’art contemporain. Financement d’expositions ! Collections ! Bourses ! Commandes ! Fondations ! Cependant, au-delà d’apparences souvent brillantes, l’originalité du contenu n’est pas toujours au rendez-vous. Ce lieu “différent” s’annonce comme une institution d’art contemporain qui ne se distingue des autres que par ses budgets. Récit d’une visite.

La fondation Louis Vuitton a été officiellement ouverture au public le 27 octobre 2014

La fondation Louis Vuitton a, depuis le 20 octobre, ouvert ses portes à Paris, au bois de Boulogne. Elle est présentée comme un « projet différent ». En général, j’aime bien la différence. Surtout en matière d’art. Peu après l’ouverture, je décide d’aller voir. Je suis, comme tout le monde, ébloui par l’architecture de Frank Gehry.

Le bâtiment, avec ses immenses voiles de verre, est époustouflant, même quand on a déjà vu les réalisations de l’architecte à Los Angeles, Bilbao, etc. La construction de cet édifice intervient opportunément pour la Ville de Paris, dans un contexte où l’effet novateur de Beaubourg est émoussé, tout comme le nombre de ses visiteurs, réduit presque de moitié. Le bâtiment Vuitton, comme les autres œuvres de Frank Gehry, est critiqué au motif d’une recherche excessive du spectaculaire. Certaines architectures d’aujourd’hui, comme celles de Peter Zumthor, peuvent paraître plus épurées. Mais reprocherait-on à une église baroque ou à une gare du XIXe siècle d’être trop démonstrative ? Le vaisseau de verre contribue indiscutablement à l’attractivité de la capitale.

Je suis pourtant habitué à l’idée que les groupes de la mode et du luxe en fassent beaucoup en matière d’art contemporain. Ils financent les grandes rétrospectives. Ils orchestrent des événements dans des lieux historiques autour d’œuvres prêtées. Ils organisent des expositions et des rencontres. Ils distribuent des bourses, des prix, et passent des commandes. Les figures éminentes de ce secteur, Bernard Arnault et François Pinault, sont les principaux collectionneurs français, le second contrôlant la maison de vente Christie’s, très active en matière d’art actuel. Mais ce sont les fondations qui marquent les esprits, en raison de leur inscription spectaculaire dans le paysage urbain. Il y a eu celle de Cartier, construite par Jean Nouvel en 1994 à Paris, boulevard Raspail. Plus récemment, il y a eu le projet Pinault, sur l’île Seguin, ajourné au profit d’une implantation à Venise. Il y a maintenant la fondation Louis Vuitton, portée par le groupe LVMH.

Une monitrice particulière pour affronter les hauteurs de l’art contemporain

Après avoir longé le bâtiment, je me dirige vers l’entrée. Aussitôt les portes à tambour franchies, je me retrouve au milieu d’une flopée de jeunes « médiatrices culturelles » à la disposition des visiteurs. C’est une brune sympa et volubile qui me prend en charge. Je suis content d’avoir une monitrice particulière pour affronter les hauteurs de l’art contemporain. L’intérieur de la fondation est très vaste et d’une agréable vacuité. Je demande à voir les collections, ou tout du moins ce qui en est présenté. On emprunte des Escalators, arpente des coursives, traverse des volumes. Finalement, on débouche sur quatre ou cinq monochromes, chacun de couleur différente. Ce sont des œuvres d’Ellsworth Kelly, un artiste abstrait américain né en 1923. Ma médiatrice me fait un petit speech. On reprend la marche. Puis on arrive devant un assemblage de néons en forme de Z, conçu par Bertrand Lavier. Cet artiste français, né en 1949, est peu connu du grand public, mais il jouit d’une belle cote parmi les théoriciens de l’art contemporain. Pour ce « travail », il a, paraît-il, revisité un motif du minimaliste Frank Stella. Mais ça me déprime de voir réapparaître ce genre d’œuvre guère plus affriolant qu’une matrice scalaire. Le texte mural précise au sujet de Bertrand Lavier que « sa pratique artistique déstabilise la perception, créant des instantanés à l’impact visuel d’une paradoxale et fulgurante évidence ». Ma guide ajoute qu’en « entrant dans la démarche, on peut encore s’intéresser à ce plasticien ».

Je reste un moment songeur dans la lumière des néons. Dans un sens, ce genre de présentation ne risque pas de choquer les enfants des écoles. C’est plus reposant que les orientations souvent trash de la fondation Pinault, qui abonde, par exemple, en fantaisies sexuelles et scatologiques de Paul McCarthy. Mais, tout de même, je me demande si le généreux mécène de la fondation Louis Vuitton a éprouvé un intérêt personnel, un désir sincère pour cette œuvre réfrigérante de Bertrand Lavier.

L’impression d’un alignement de marques

Peut-être doit-on prendre en considération le fait que toute l’énergie des groupes de mode et de luxe tend à créer et défendre des marques. C’est la notion clé de leur activité, la valeur centrale. Il faut « les défendre passionnément », disent-ils. Ils y mettent toute l’excellence de leur savoir-faire et toute la force de leur communication. C’est vraiment un gros boulot. À la longue, ça déteint peut-être un peu sur leur manière d’aborder le marché de l’art. Tous autant que nous sommes, nous avons tendance à faire nos achats en étant sensibles aux marques. Inutile de le nier. Mais c’est peut-être particulièrement le cas des collectionneurs issus du monde du luxe. Quand on voit ce que présentent les fondations, cette façon d’enchaîner les caciques et les inévitables, on a parfois l’impression d’un alignement de marques. Il faut reconnaître que beaucoup d’artistes s’y prêtent parfaitement, et pas seulement Bertrand Lavier et Ellsworth Kelly. C’est le cas, par exemple, du sympathique Jef Koons, si présent à Paris en ce moment. Avec sa centaine de collaborateurs, il est sans doute le modèle même d’une grande marque d’art. On le reconnaît au premier coup d’œil, c’est gai, c’est ludique et, surtout, ce n’est pas à la portée de toutes les bourses. J’ajouterais que les finitions sont toujours impeccables. Que demander de plus ?

Gerhard Richter, Strip (921-5) et Strip (921-2), 2001

Un pantouflage feutré

aimablement. Elle doit penser que j’ai des problèmes. Vraiment, c’est une femme de bonne volonté. Je commence moi aussi à éprouver de la sympathie pour elle. Vu de l’extérieur, ça pourrait passer pour le syndrome de Stockholm. À un moment donné, j’ai envie de faire le malin. Je demande à mon accompagnatrice ce qu’il faut entendre par « un projet différent, parce que privé ». Je fais remarquer que l’opération est conçue par un ancien conseiller de Jack Lang et mise en place par l’ex-directrice du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Le pantouflage des hauts fonctionnaires est-il donc la meilleure méthode pour se démarquer du secteur public et, en l’occurrence, du ministère de la Culture ? Telle est ma question. Mais elle n’a pas d’opinion. De toute façon, le thème de la différence entre secteurs public et privé ne me passionne pas non plus. Je n’insiste pas. Le problème est à mes yeux que la plupart des lieux importants d’art contemporain en France se ressemblent plus ou moins, comme s’ils étaient confiés à des cadres issus d’une même école formatant un peu trop ses élèves.

On se remet en mouvement. On fait le tour d’une salle consacrée à Gerhard Richter. Ça me plaît davantage. Pour relancer la conversation, je demande s’il s’agit d’œuvres « politiques ». Généralement, ça marche assez bien comme question, puisque tout est politique, surtout en art. Mais ma médiatrice répond avec sincérité que non. L’artiste, d’après elle, doit plutôt être considéré comme « protéiforme ». Elle me précise ensuite le prix d’acquisition faramineux d’une toile abstraite qui se trouve devant nous, récemment entrée dans la collection. Une sorte de record sportif à mettre à l’actif de son patron. Trop de zéros. Je ne retiens pas.

On quitte la salle des Richter et on monte sur la terrasse. Les extravagances de Frank Gehry prennent, dans le soir tombant, une légèreté grandiose. Il y a une belle vue sur Paris et sur le bois de Boulogne pourrissant dans l’automne. Je m’accoude à la rambarde. Ma guide fait de même. Un soleil rougeoyant meurt sous d’épaisses couches de nuages gris cendre. C’est très beau et ça ne nécessite aucun commentaire. On reste ainsi, côte à côte, en silence, quelques minutes. Un pur moment de complicité.

Puis on redescend par les Escalators. Je regrette quand même de ne pas avoir vu plus d’une vingtaine d’œuvres. Que des artistes archiconnus. Aucune surprise. Il paraît qu’il y aura des roulements, qu’il faudra revenir. Tout de même, 14 € le ticket d’entrée, 32 € pour les familles… Je remercie ma médiatrice avec sincérité. Elle ajoute qu’avant de partir, je peux aussi faire la queue pour une « performance de poésie ». Mais je sors. Je me sens maussade. Je marche un moment dans le bois. Ce qui me fait ronchonner, c’est justement que les choses, ici comme ailleurs, soient si peu « différentes ».

Article paru dans Causeur, Janvier 2015