Pourquoi des inscriptions dans la peinture

Why do I put texts in my paintings?

Mes compositions intègrent très souvent des inscriptions, c’est-à-dire de courts textes aisément lisibles. Certaines personnes paraissent surprises et me disent : « Vos toiles n’ont pas besoin de cela ! » Pour elles, la peinture serait un genre où, justement, il n’y aurait que de la peinture. Faire une toile, ce serait comme s’asseoir devant un piano : on peut jouer de mille façons différentes, mais le piano reste le même. Pourtant, je persévère à inclure des inscriptions. C’est ce dont je voudrais m’expliquer ici. 

Partout, il y a déjà beaucoup de textes, beaucoup trop… 

La première chose à remarquer est que, dans la plupart des musées et expositions, les gens arrivant devant une œuvre se penchent de côté, pour regarder le cartel. Ils lisent le titre, souvent ils enchaînent avec les explications, au moins une partie d’entre elles, puis ils reviennent à lœuvre. Il y a donc du texte qui, de fait, est associé à la réception de l’art. S’il y en a de façon non négligeable, c’est peut-être que cela correspond à un besoin. Cependant, la question qui se pose est : est-ce vraiment une bonne chose, et surtout, est-ce une formule appropriée ? 

Faisons un tour d’horizon de la situation actuelle. Il y a d’abord un grand nombre de titres dénués d’intérêt. Pourquoi, par exemple, écrire « Pommes » à côté d’une peinture représentant des pommes ? Ou encore « Femme au chapeau », « Nu rougeâtre », etc. ? S’il n’y a pas de titre, on écrit quand même « sans titre » et le public se penche pour lire « sans titre ». 

Passons aux titres plus ambitieux. L’exemple qui me vient à l’esprit est une peinture de Pollock intitulée La Réflexion du grand plongeur. Quand j’étais jeune, il se trouve que l’on m’a offert une Encyclopédie universelle de la peinture. C’est là que j’ai observé pour la première fois une reproduction de cette toile sur un dépliant de trois pages. De prime abord, il ne semblait y avoir aucun rapport entre le titre et l’œuvre. Pas de plongeur, pas de piscine ! Juste des taches et des bavures selon la manière caractéristique de l’auteur (dripping). À côté figurait cependant le commentaire argumenté d’un théoricien scandinave. J’avais quinze ans et je m’accrochai de mon mieux. C’était quand même un peu vexant que cet homme y ait vu tant de choses et moi si peu. Il insistait sur le génie de l’abstraction qui, selon lui, transcendait tellement ces artistes passéistes qui n’auraient pas manqué – les pauvrets – de représenter le plongeur en maillot sur son promontoire. Bien longtemps après, j’ai compris que le grand historien de l’art gambergeait sans s’en rendre compte sur une erreur de traduction. Le titre original, Reflexion of the Big Dine, veut dire Reflets de la Grande Ourse. Pollock, par ses semis de taches, voulait tout simplement évoquer de façon quasiment figurative le cosmos. 

En réalité, les titres fumeux sont presque toujours là pour essayer de nous faire gamberger nous aussi, cette fois-ci volontairement. Ils semblent nous dire : « Cette œuvre d’art est beaucoup plus profonde que vous ne le croyez ! Cherchez encore et vous allez peut-être trouver ! » Il faut bien comprendre que la peinture est un art difficile, un art qui peut manquer de force et laisse souvent le public dans un état proche de l’indifférence. Dans ce contexte, l’artiste peut être tenté de se ménager une seconde chance avec le titre, en y faisant des mystères. Cependant, les mystères d’étiquette sont souvent bas de gamme. Ce n’est pas une bonne idée de troubler une eau pour faire croire qu’elle est profonde. 

En plus du titre, on nous inflige un commentaire 

Avec l’art contemporain, le titre est évidemment presque toujours suivi d’un commentaire, et c’est là que, fréquemment, les choses se gâtent davantage. Évoquonsà titre d’exemple, une installation, vue fin 2020 au centre Pompidou, lors de l’exposition Global(e) Resistance (sic). Il s’agit d’un grand nombre d’œufs à coquilles blanches ou rouges, parfaitement alignés en carré, suspendus ou posés sur le sol. Ça doit sûrement signifier quelque chose, me suis-je dit. Cependant, pour « comprendre », pas moyen de faire autrement que de lire le fameux cartel. On y apprend que l’auteur « examine les enjeux spécifiques – tels que l’articulation de la religion et du politique ainsi que la place des traditions au présent – qui se posent aux gouvernements africains depuis la fin des empires coloniaux et dans le monde global contemporain. […] Les œufs suspendus évoquent la fragilité du processus démocratique et le péril comme les menaces qui pèsent sur les populations en raison de leur appartenance à des communautés. La couleur blanche en appelle à une plus grande lucidité des pouvoirs en place. » 

Ce que l’on retient généralement de ce genre d’expérience est l’abus de cette novlangue si typique de l’art contemporain. Il en circule sur Internet des morceaux choisis qui sont de vraies friandises. Cependant, sur le fond, le problème vient du fait que ces textes sont extérieurs aux œuvres. Ils ne concourent pas à leur expression comme le ferait un instrument ajouté à un orchestre. Ils jouent un rôle exogène qui est toujours plus ou moins celui d’un faire-valoir. Ils sont là pour apporter une certification culturelle, un statut muséal. À force de commentaires, les œuvres ne sont plus appréciées en elles-mêmes, à la lumière du plaisir et de l’intérêt qu’elles suscitent, mais par le fait qu’on les rattache à un récit, à une théorie, à une mode, à un progrès, à une étape présumée de l’histoire de l’art, à des choses comme cela. En fin de compte, l’œuvre n’est plus objet d’art, mais objet d’histoire de l’art. 

Ce qui paraît nouveau et incongru est en fait très ancien et très courant 

Je voudrais évoquer maintenant une façon beaucoup plus simple et traditionnelle de faire fonctionner ensemble texte et images. Le mot important est ensemble. Quand on trace un simple schéma annoté, on n’a pas besoin d’avoir fait de grandes études d’iconologie pour comprendre que le dessin et les mots se complètent tout naturellement. Dans une BD, le texte et l’image fonctionnent également en tandem. Il en est ainsi dans de nombreuses situations. 

En réalité, l’association image-texte est très répandue dans l’histoire, à l’exception notable de l’univers des beaux-arts et des musées. On pourrait prendre un paperboard et improviser une sorte de carte spatiotemporelle. De gauche à droite : l’axe du temps ; de bas en haut : l’échelle du prestige social. Prenons un feutre vert pour les moments où textes et images se marient volontiers. Il y aurait beaucoup de vert à mettre à gauche jusqu’à la Renaissance : l’art égyptien peuplé de hiéroglyphes, la mosaïque byzantine où chaque saint est précisé, l’enluminure, les peintures et vitraux avec phylactères, la tapisserie de Bayeux, etc. De même, du vert tout à fait à droite depuis la fin du xixe pour la BD, l’illustration, le dessin de presse. Du vert encore pour certains nouveaux peintres figuratifs actuels dont nous parlerons plus tard. Sur tout le bas, du vert pour de nombreuses pratiques populaires : façades peintes, images d’Épinal, ex-voto, palais du facteur Cheval, art brut, street-art, etc. Au centre, dans le grand vide restant, il faudrait prendre un marqueur rouge pour y mettre l’essentiel de la peinture du xve au xixe siècle, l’art moderne, l’art muséal, tout cet ensemble où prévaut une idée de la peinture comme un genre où ça ne se fait pas de mettre du texte, ou alors en se limitant à des effets calligraphiques secondaires, etc. En bas et sur les côtés, donc, du vert, et du rouge au centre. Cette disposition n’est pas anodine. Elle suggère que le couple image-texte est plus ancien, plus universel, j’allais dire plus naturel que la peinture « pure ». Cette dernière est probablement une évolution temporaire obtenue dans l’histoire de la peinture occidentale par perte de sa composante textuelle. 

Cependant, l’histoire de l’art n’est jamais linéaire. Il y a des retours en arrière féconds, des moments où on explore de nouveau des filons abandonnés pour renouveler la palette des moyens d’expression. Évoquons quelques situations où la nécessité de marier textes et images resurgit. 

Jacques Callot contre Charles Le Brun 

Il y a d’abord la tradition des œuvres sur papier. Ces productions, pendant longtemps, ne sont pas destinées à être accrochées au mur. Elles restent dans un portfolio que l’amateur sort et consulte à sa guise. Parfois, elles sont incluses dans un livre. Être hors de la vue du public présente certains inconvénients, mais cela assure une grande liberté. C’est ainsi que nombre d’artistes, notamment quand il s’agit d’estampes et non de simples dessins préparatoires, introduisent tout naturellement du texte. 

Pour bien mesurer cette spécificité des œuvres sur papier, on peut confronter la façon dont deux artistes du Grand Siècle rendent différemment compte des guerres de leur époque : d’une part, Le Brun avec son cycle de peintures à la Galerie des Glaces, d’autre part, Jacques Callot avec son recueil de gravures Les Grandes misères de la guerre. Le ton de Le Brun est hagiographique jusqu’à l’ennui, tant il se voue à la gloire invariable du Roi-Soleil. Jacques Callot a, quant à lui, les coudées franches pour évoquer avec réalisme la guerre de Trente Ans et il place dans chaque gravure une inscription où il donne son point de vue. On voit donc que, dès cette époque, quand un artiste a la liberté de s’exprimer vraiment, non seulement il produit des images beaucoup plus réalistes, mais il conjugue volontiers texte et image. 

Best off d’une virée dans les Alpes 

Une vie particulièrement intéressante est celle de Rodolphe Töpffer (1799-1846) inventeur de la bande dessinée. Au départ, il aurait aimé être un peintre au sens le plus académique du terme, mais il en est empêché par une déficience oculaire. C’est pourquoi il ouvre à Genève, grâce à la dot de sa femme, un pensionnat-école de garçons. Porté par une passion éducative, il cherche à distraire ses élèves tout en les enrichissant. C’est ainsi qu’il a l’idée d’organiser des voyages en groupe dans les Alpes. Il montre à ses élèves des dessins qu’il a croqués et annotés. Sont évoquées notamment les meilleures anecdotes. On regarde, on rit, on commente. Il est évident que les garçons s’intéressent bien davantage à ces planches qu’aux peintures respectables qui ornent les intérieurs bourgeois. Töpffer se lance alors dans des récits d’imagination (c’est le cas de le dire) mariant textes et dessins. En interaction avec ses élèves, il a la chance de pouvoir comprendre mieux que personne ce qui accroche le public. C’est dans ces conditions qu’il mesure la force narrative de l’association textes et images. Tout de suite il comprend qu’il a trouvé quelque chose d’important et commence à théoriser sur sa découverte. 

Le xxe siècle réel et ses fruits 

La peinture d’histoire connaît un grand développement au xixe siècle. Ce genre consiste à évoquer des événements historiques, bibliques, mythologiques, littéraires et, en fin de compte, des histoires d’ordres très divers. Cette peinture a tout simplement une dimension narrative et s’adresse à un public assez large grâce à une implantation dans des lieux fréquentés tels que palais, mairies, églises, etc. Certaines évolutions interviennent au tournant du siècle. D’abord, les progrès qualitatifs et quantitatifs de la diffusion sur support papier (livres illustrés grand public, magazines, journaux, etc.) permettent aux artistes concernés de toucher un public bien plus vaste et beaucoup plus populaire que celui de passage dans des bâtiments officiels. Il y a donc un glissement en continu de la peinture murale ou de chevalet vers l’illustration, la plupart des artistes continuant à pratiquer les deux genres en parallèle. Ensuite, en accédant au support papier, nombre d’artistes renouent tout naturellement avec la synergie texte-image. 

Le peintre Louis-Maurice Boutet de Monvel (1850-1913) – à ne pas confondre avec son fils Bernard – illustre particulièrement bien cette transition. Il commence dans un style caravagesque dont témoigne par exemple son Bon Samaritain au Musée des Beaux-Arts d’Orléans. Puis il devient un artiste-pompier imaginatif avec des peintures comme Le Triomphe de la canaille (même musée). Avec les nouvelles possibilités sur papier, il passe progressivement à l’illustration. Son album sur la vie de Jeanne d’Arc connaît un immense succès. Il est l’exemple d’un artiste qui débute en émule de Ribera et qui contribue à l’invention du xxe siècle figuratif sur papier. Chaque page des albums de Boutet de Monvel associe une élégante image et un texte très concis. La synergie texte-image est retrouvée. 

Il faudrait évidemment ajouter quelques mots sur l’importance de la BD déjà évoquéà son début avec Töpffer. Les historiens de l’art lui accordent généralement peu de place, voire pas du tout. En réalité, ils sont focalisés sur les musées et les centres d’art, lieux nobles par excellence. Mais les musées se prêtent mal à la diversité des œuvres sur papier. En effet, pourquoi regarder inconfortablement dans des vitrines ou sur des cimaises des planches de BD, alors qu’il est tellement plus agréable de les feuilleter assis chez soi ? On aurait pourtant tort, après quelques visites dans les musées, de sous-estimer le xxe siècle de la figuration sur papier et ses prolongements jusqu’à nos jours. Il n’est que d’aller dans n’importe quelle librairie pour se rendre compte que le rayon BD est en expansion permanente alors que celui des beaux-arts diminue comme peau de chagrin, se réduisant en pratique à quelques vedettes prévisibles. L’art réel du xxe siècle va bien au-delà de l’art muséal cher à l’historiographie. C’est un art populaire dans lequel la synergie textes et images fonctionne à plein régime. 

La pub peut bien donner quelques leçons à l’art 

Les publicités, certes, n’ont pas une finalité principalement artistique. Cela n’interdit pas de réfléchir et de se demander à quoi tient leur efficacité. On peut observer que presque toujours elles associent une image et des textes. Une publicité dans laquelle il n’y aurait que des textes serait rébarbative et réservée à des informations locales (ex. : « vente de tapis, tel jour »). On n’imagine même pas une pub qui consisterait en une simple image. La publicité repose à l’évidence sur la synergie textes-images. Les professionnels font le même constat que Töppfer en son temps : le texte ne doit en aucune façon répéter l’image. Ce serait inutile, donc ennuyeux. Il faut prendre le regardeur en tenaille. Rien n’interdit de mettre à profit des ressorts similaires en ce qui concerne l’art. On pourrait d’ailleurs voir dans certaines peintures contemporaines des sortes de publicités existentielles. 

Les inscriptionnistes actuels 

Venons-en maintenant à la peinture figurative actuelle. On observe, en effet, quelque chose de nouveau et de très intéressant dans le paysage artistique : un certain nombre de peintres intègrent désormais des inscriptions dans leurs peintures. Il ne s’agit pas de simples effets calligraphiques, mais de courts textes destinés à être lus en tant que textes. Parmi ces « inscriptionnistes », on pourrait citer Marcin Maciejowski, Rinus Van de Velde, Muntean et Rosenblum, Damien Deroubaix, Filip Markiewicz, etc. 

Prenons l’exemple de l’intéressant duo d’artistes viennois Muntean et Rosenblum. Ils brossent, en très grand format, des scènes à la fois réalistes et énigmatiques comportant plusieurs personnages (souvent des jeunes). En dessous, sur toute la largeur, figurent des phrases bien lisibles. Par exemple, sur l’une de leurs compositions, on voit trois ados moroses barboter négligemment dans une piscine. On lit : « We must be what we are, that is a necessity, but what are we? » (Nous devons être ce que nous sommes, c’est inévitable, mais que sommes-nous ?). L’écriture, de bonne taille et d’une police simple, est lisible sans difficulté. Elle est faite pour être lue en même temps qu’on découvre la peinture. Le texte rend explicite le trouble intérieur des jeunes baigneurs. On est proche de ce qu’on appelle dans le roman le mode du monologue intérieur. 

Qu’est-ce qui pousse ces artistes dans cette voie ? C’est probablement, tout simplement, la continuité de la culture dans laquelle ils ont trempé. Beaucoup d’entre eux ont, en effet, grandi avec des bandes dessinées et ont poursuivi leur lecture étant adultes. L’audiovisuel et le cinéma ont également une grande importance dans leur culture visuelle. En outre, ils passent du temps sur Internet. C’est là en particulier que nombre d’entre eux trouvent des images qui leur servent de point de départ ou de modèle. Comment ne pas être frappé par le fait que ces artistes s’inscrivent assez peu dans la tradition de l’art moderne et de l’art contemporain ? Ils connaissent pourtant cette culture muséale, car souvent ils ont fait des études artistiques, mais elle reste pour eux un apport relativement scolaire et exogène. La culture visuelle qui les a le plus nourris, c’est, je le répète, la BD, l’illustration, l’audiovisuel, des choses comme cela. Dans cette culture, le texte n’est jamais bien loin de l’image. 

Le syndrome des tables d’aires autoroutières 

Maintenant, il est temps de préciser comment je me situe personnellement dans ce mouvement « inscriptionniste », quelles sont mes options. En premier lieu, je voudrais souligner que je n’aime pas l’idée qu’une peinture soit vague, floue, indéterminée et, finalement, qu’elle laisse au regardeur le soin de lui trouver un sens. Je sais bien qu’il y a des gens qui pensent le contraire. Beaucoup disent, en effet, aimer se projeter dans une peinture, imaginer par eux-mêmes des choses. Cependant, pour que l’œuvre puisse accueillir les humeurs ou les lubies de chacun, il faut qu’elle soit peu directive, qu’elle ambitionne d’être un point de cristallisation et rien de plus. En bref, il faut qu’elle soit peu affirmée, faible et, en pratique, plus ou moins abstraite. Cela aboutit à des œuvres peu signifiantes, pour ne pas dire insignifiantes. 

Les fameuses peintures « Outrenoirs » de Pierre Soulages constituent un bon exemple de ce parti pris aux antipodes de ma sensibilité. On ne cesse, à leur sujet, de recourir à un lexique religieux. Nous sommes priés de croire que derrière ces tartines de noir il y aurait place pour de la spiritualité. Oui, mais laquelle ? En réalité, on est juste invité à l’apporter soi-même, la spiritualité. « Ma peinture, dit d’ailleurs Soulages, est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire. » L’art, dans ces conditions, ressemble à ces tables sur les aires d’autoroutes où il faut amener soi-même son manger. Je préfère aller dans un vrai restaurant. Disons que j’aime quand la peinture est puissante ! C’est en tout cas la direction dans laquelle j’ai envie d’avancer, dans la mesure de mes moyens. Le recours à l’inscription est l’un des instruments qui me permettent de sortir une peinture de sa situation de flottement et d’indétermination. 

L’art des publicités existentielles 

Dans un bon nombre de domaines, j’ai remarqué que je suis ému quand il y a d’une part un rythme, un style, une scansion, quelque chose d’incarné, et d’autre part un témoignage, un regard sur l’existence, une interprétation du monde, et que les deux se mêlent. Je prends un exemple : celui du rap. Je connais malheureusement mal cet univers musical, mais j’observe – et tout le monde peut en convenir – qu’il a une indiscutable capacité à faire vibrer et même à faire vivre beaucoup de gens, notamment des jeunes. Notons au passage que c’est presque l’inverse pour l’art contemporain qui n’a quasiment pas de public, en tout cas pas de public populaire. Pourquoi le rap a-t-il une telle audience ? Eh bien, pour une raison assez simple et qui devrait faire réfléchir tous les artistes : le rap a en quelque sorte une double nature : d’abord, les chanteurs évoquent leur vie crûment, ils mettent leur peau sur la table, comme aurait dit Céline, ils produisent des interprétations de l’existence qui marquent (à tort ou à raison) leurs auditeurs ; ensuite, leurs propos s’entrelacent avec une scansion, une musique et des images qui défilent. 

Dans la poésie, dans le roman, dans le cinéma, dans toutes les branches de la culture, c’est en gros la même chose : chacun joue de ses moyens d’expression et partage en même temps une vision de la vie. Un domaine fait cependant bizarrement exception, celui des arts plastiques qui semble en retrait, souffrant d’un déficit chronique de lien avec la vie et le monde. L’abstraction et la modernité sont évidemment un grand hors-sujet volontaire. Il y a aussi les nombreux cas où les artistes contemporains s’abonnent à une intellectualité fumeuse, déconnectée de tout. 

Cependant, même les peintres de la nouvelle figuration, parfois très brillants sur le plan de la peinture, bien souvent ne disent pas grand-chose de leurs émotions, de leur vie. Ils sont repris par la tentation artisanale de faire des démonstrations de peinture pour connaisseurs, comme si le sujet, le sens d’une œuvre étaient choses secondaires, extérieures, hétéronomes. L’exemple d’Adrian Ghenie, l’un des plus célèbres d’entre eux, est éloquent : après avoir brossé des sortes de peintures d’histoire extrêmement puissantes comme Bataille de tartes à la crème à la chancellerie du Reich, il se livre désormais à des compositions décoratives quasi abstraites où il fait voltiger ici et là des noix de couleurs, façon berlingots multicolores. Mais à quoi bon ? 

En ce qui me concerne, je ne crois pas du tout à l’autonomie de la peinture, je n’ai pas envie que mes peintures soient de simples exercices de style, aussi respectables et importantes que soient les questions de forme. J’ai envie, tel le chanteur de rap, que mes compositions transmettent quelque chose de la façon dont je ressens la vie et les hommes. Dans cette perspective, le fait de tracer une inscription évite que le sens de mes peintures soit vague, flottant, évanescent, voire perdu. C’est une des choses qui me permettent de partager aussi directement que possible ma sensibilité. 

English Version

 

Why do I put texts in my paintings? 

My compositions frequently include texts—short and easy to read. Some people seem surprised and say (Your canvases don’t need that’! For them, painting is considered as a genre in which, precisely, there is nothing but paint. Making a painting would be like sitting in front of a piano: you can play in a thousand different ways but the piano remains the same Nevertheless, I carry on including inscriptions. This what I would like to explain here. 

There are too many, far too many texts everywhere … 

The first thing to note is that in most museums and exhibitions people approaching a work lean to one side, to look at the label. They read the title and often continue with explanations—or at least part of them—and then return to the work. There is therefore text that is in fact associated with the reception of art. If there is a significant quantity this may correspond to a need. However, the question that arises is as follows: is it really a good thing and, above all, is it an appropriate formula? 

Let’s have a broad look at the situation. First of all, a great many titles are of no interest. For example, why write ‘Apples‘ next to a painting that represents apples? Or again ‘Woman wearing a hat‘, ‘Reddish nude‘, etc.? If there is no title, ‘No title‘ is written all the same and the public leans to read ‘No title‘. 

Let’s go to more ambitious titles The one that comes to my mind is a work by Pollock entitled in French ‘Reflexion du Grand Plongeur‘ (thinking of the great diver). I was given the Encyclopédie universelle de la peinture when I was young and I saw for the first time a reproduction of this painting on a three-page fold-out. There firstly seemed to be no connection between the title and the work. Just the splashes and dribbles typical of Pollock’s ‘drip’ technique. However, beside it was an argued commentary by a Scandinavian theoretician. I was fifteen and followed as well as I could. But is was somewhat annoying that this man had seen so much while I saw so little. He stressed the genius of abstraction which he considered went so far beyond old-fashioned painters who—poor things— would depict a diver in a bathing suit standing on a promontory. Much later, I realised that the great art historian was babbling without noticing a translation mistake in the title, thinking that ‘Dipper’ meant ‘Diver’. The original title, Reflection of the Big Dipper means ‘Reflets de la Grande Ourse‘ in French. With his drips, Pollock simply wanted to express the cosmos in a practically figurative manner. 

In fact, there are almost always hazy titles to try to make us dream, voluntarily this time. He seems to be telling us that ‘this work of art is much deeper than you believe! Keep on looking and you might find!’ It must be clearly understood that painting is a difficult art, an art that may lack strength and often leaves the public in a state approaching indifference. In this context, the artist might be tempted to set out the title a second chance, using it to make mysteries. However, mysteries in labels often flirt with the bottom of the range. It is not a good idea to make water cloudy to give the idea that it is deep. 

In addition to the title, they inflict a commentary 

In contemporary art, the title is obviously almost always followed by a commentary, and this is where things often get worse. Mention can be made for example of an installation seen at the Centre Pompidou at the end of 2020 in the exhibition Global(e) Resistance (sic). It consisted of a large number of eggs with white or red shells, laid out in a perfect square pattern—hanging or placed on the floor. I thought that this must certainly mean something. But ‘understanding’ was only possible after reading the famous label. We learned that the author ‘examined the specific issues—such as the hinging of religion and politics and the position of traditions in the present—faced by African governments since the end of colonial regulation and in the contemporary world […]. The hanging eggs refer to the fragility of the democratic process and perils as well as threats weighing on populations because they belong to communities. The colour white calls for greater lucidity among the powers in position.’ 

What we generally draw from such experience is the abuse of this Newspeak that is so typical of contemporary art. Selected extracts that are real treasures can be see on the Internet. However, the problem stems from the fact that these texts are outside the works. They do not contribute to their expression as would an instrument added to an orchestra. They have an exogenous role that is always more of less that of emphasis. They are there to provide cultural certification, museum status. With all the commentaries, the works are no longer appreciated for themselves as a result of the pleasure and interest that they generate but by the fact that they are linked to a text, to theory, to progress, to a presumed stage in the history or art and to things like that. Finally, the work is no long an art object but an object in the history of art. 

What seems new and incongruous is in fact very old and very common  

I would now like to mention a much more simple and traditional way for making text and images work together. The important word is together. When you trace a simple annotated image you don’t need to have completed major studies in iconology to understand that drawing and words complete each other naturally. Text and image also function in tandem in a comic book. This is the case in many situations. 

 In fact the combining of image and text is widespread, with the noteworthy exception of the world of fine arts and museums. You could take a paper board and improvise a kind of space-time chart. From left to right: the time axis; from bottom to top: the scale of social prestige. Use a green marker for the moments in which texts and images combine well. There would be a lot of green to place on the left until the Renaissance: Egyptian art peopled with hieroglyphs, Byzantine mosaic in which each saint is specified, illumination, paintings and stained glass with phylacteries, the Bayeux Tapestry, etc. Likewise, there would be green on the far right since the end of the 19th century for comic books, illustrations and press drawings. Green again for certain new kinds of figurative painters—discussed below. Along the whole of the bottom, green for numerous vernacular practices: painted façades, ‘images d’Épinal’, ex-votos, the ‘Palais Idéal du Facteur Cheval’, outsider art (art brut), street-art, etc. For the large empty space in the centre you would have to use a red felt pen to cover most of the painting from the 15th to 19th centuries, modern art, museal art— a whole body of works dominated by the idea of painting as a genre in which it is not done to place text, or at least to limit it to secondary calligraphic effects, etc. There would therefore be green at the bottom and on the sides and red in the centre. This is not an innocent arrangement. It suggests that the pairing of image and text is older, more universal—I was going to say more natural—than ‘pure’ painting. The latter is probably a temporary evolution achieved in the history of western painting by the loss of its text component. 

However, the history of art is never linear. There are fertile returns to the past, moments during which abandoned veins are explored to renew the palette of means of expression. Let’s look at a few situations in which the need to combine text and images re-emerges. 

Jacques Callot versus Charles Le Brun 

There was first of all the tradition of works on paper. For a long time they were not intended to be hung on walls. They remained in a portfolio the enthusiast could take out and consult as he wished. They were sometimes set in a book. The fact that they could not be seen by the public had a number of disadvantages but conferred great freedom. And thus many artists naturally inserted text—especially when the works were engravings or prints and not just preparatory drawings. 

Good measurement of this specificity features of works on paper is drawn from the way in which two 17th-century artists showed the wars of their period in different ways: on the one hand Lebrun with his series at the Galerie des Glaces, and on the other Jacques Callot with his collection of engravings entitled Les Grandes misères de la guerre. Lebrun’s approach is hagiographic to the point of boredom, with his unchanging support of the glory of Louis XIV. Jacques Callot was free to give a realistic description of the Thirty Years’ War and accompanied each engraving with a text giving his point of view. So we see that at in the period in question when an artist has the freedom to express himself truly, not only does he make much more realistic images but he readily combines text and image. 

Best of: a trip to the Alps 

Rodolphe Töpffer (1799-1846), the inventor of comic strips, had a particularly interesting life. Initially, he would have liked to be a painter in the most academic meaning of the term but was prevented by a sight defect. This is why, thanks to his wife’s dowry, he opened a boarding school for boys in Geneva. Passionate about education, he sought to both amuse and enrich his pupils. So he had the idea of organising group visits in the Alps. He showed the boys the drawings that he had sketched and annotated. The best anecdotes are shown in particular. They look, they laugh and they comment. It is obvious that the boys were more interested in these drawings than in the respectable paintings that decorated bourgeois dwellings. Töpffer then started making (very) imaginary stories that combined texts and drawings. In interaction with his pupils, he was fortunate to understand better than anyone what attracts the public. These were the conditions for his gauging of the narrative force of texts and images. He understood immediately that he had discovered something important and began to elaborate theories about his discovery. 

The real 20th century and its fruits 

Historical painting developed strongly in the 19th century. The genre consisted of referring to historical, biblical, mythological and literary events and finally stories of very different kinds. This painting quite simply possessed a narrative dimension and reached a fairly broad public thanks to its presence in much-frequented places such as palaces, town halls, churches, etc. Certain changes occurred at the turn of the century. First came progress in the quality and quantity of paper supports (illustrated books for the general public, magazines, newspapers, etc.). The artists involved could reach a larger and much more general public than that of passage in official buildings. There was thus a movement from murals and easel painting towards illustration, with most artists maintaining the two genres. Then, access to paper supports caused many artists to recover text-image synergy in a natural manner. 

The painter Louis-Maurice Boutet de Monvel (1850-1913—not to be confused with his son Bernard—is a perfect illustration of the transition. He started in  Caravaggio style, as can be seen in his  Bon Samaritain in the Musée des Beaux-Arts in Orléans. He then became an imaginative ‘pompier’ artist with paintings like Le Triomphe de la canaille (in the same museum). With the new possibilities provided by paper, he switched gradually to illustration. His album about the life of Joan of Arc was immensely successful. He is an example of an artist who started by emulating Ribera and contributed to the invention of 20th century figurative work on paper. Each page of Boutet de Monvel’s albums combined an elegant image and very concise text. Text-image synergy had been brought back. 

A few words should obviously be added about the importance of comics—already mentioned at their beginnings with Töpffer. Art historians generally award little or no place to this. In fact, they are focused on museums and art centres—noble venues par excellence. However, museums are little suitable for works on paper. Indeed, why be uncomfortable looking at comic plates in showcases or on walls when it is so much more pleasant to leaf through them while sitting at home? But we would be wrong after a few visits to museums to underestimate 20th century figurative work on paper and its continuation until today. Going into any bookshop is enough to see that the comics section is growing continuously while that of the fine arts is shrinking terribly, reduced in practice to a few forecastable leading lights. Real 20th century art goes well beyond the museal art dear to historiography. It is a popular art form in which text-image synergy operates powerfully. 

Advertising can teach art a few lessons 

It is true that the final aim of advertisements  is not mainly artistic. This does not prevent reflection and wondering what makes them effective. You can see that practically all advertisements combine an image and text. An advertisement consisting of texts alone and reserved for local information (e.g. ‘carpet sale, date’). And you wouldn’t even imagine an ad that would consist of a simple image. Advertising appears to be based on synergy between text and image. Professionals make the same observation as Töppfer in his time: the text must in no way repeat the image. This would be useless and hence boring. You have to grip the person looking. Nothing forbids the use of similar mechanisms with regard to art. One might even see kinds of existential advertisements in certain contemporary paintings. 

Present ‘inscriptionists’ 

Now let’s talk about present figurative painting. Indeed, there is something new and very interesting in the art world: a number of painters now incorporate inscriptions in their paintings. They are not simple calligraphic effects but short texts intended to be read as texts. Among these ‘inscriptionists’, mention can be made of Marcin Maciejowski, Rinus Van de Velde, Muntean and Rosenblum, Damien Deroubaix, Filip Markiewicz, etc. 

As an example, the interesting duo of Viennese artists Muntean and Rosenblum paint very large formats of scenes that are both realistic and enigmatic and featuring several persons (often young people). Below, clearly legible phrases span the whole width of the work. For example, one of their compositions shows three morose teenagers splashing about negligently in a swimming pool. We read ‘We must be what we are, that is a necessity, but what are we?’). The writing is a fair size in a simple font and can be read effortlessly. It is made to be read at the same time as we discover the painting. The text makes the inner trouble of the young bathers explicit. We are close to what for novels is termed an inner monologue. 

What pushes these artists in this direction? It is probably quite simply the continuation of the culture in which they have been immersed. Indeed, many grew up with comic books and continued to read them when they were adults. Audio-visual and cinema are also of great importance in their visual culture. They also spend time on the Internet. This is where in particular many of them find images that they use as a starting point or a model. How can one not be struck by the fact that these artists are fairly little involved in the tradition of modern art and of contemporary art? However, they are acquainted with this museal culture as they have often studied art, but for them it remains a comparatively scholastic and exogenous input. The visual culture that has fed them most is—and I repeat this—comic books, illustration, the audio-visual and things like that. Text is never very far from the image in this culture. 

The motorway service area table syndrome 

It is now the moment to say what my personal position is in this ‘inscriptionist’ movement and what my options are. First of all, I would like to stress that I do not like a painting to be vague, hazy, indeterminate and, finally, leave the viewer to find a meaning in it. I know that there are people who think the opposite. Indeed, many say that they like to project themselves into the painting, to imagine things themselves. However, the work must display little directiveness for it to handle everybody’s feelings or mad ideas and aim to be a crystallisation point and nothing more. In short, it must be little affirmed, weak and in practice more or less abstract. 

The famous ‘Outrenoirs‘ by Pierre Soulages form a good example of this preconceived opinion that is light years from my sensitivity. A religious lexicon is used endlessly on their subject. We are begged to believe that there is room for spirituality behind these black pastings. Yes, but which? In fact the viewer is just invited to contribute the spirituality himself. ‘My painting’ says Soulages himself ‘is an area of questioning and meditation where the meanings attributed to it can be constructed and dismantled.’ In these conditions art resembles the tables at motorway rest areas where you have to bring your own food. I prefer to go to a real restaurant. Let’s say that I like painting to be powerful! This in any case the direction that I would like to follow, insofar as my resources allow it. The use of texts is one of the instruments that enable me to take a painting out of a situation of hesitation and uncertainty. 

The art of existential advertisements 

I have noticed that I am touched in many fields when on the one hand there is rhythm, style, scansion, something incarnate and on the other an account, a view of existence, an interpretation of the world—and the two blend together. An example is that of rap. Unfortunately I do not know this musical universe well but observe—and everyone will agree—that it has an indisputable ability to make many people (especially young people) vibrate and even live. Note in passing that it is practically the opposite for contemporary art, which has practically no public and in any case no popular public. Why does rap have such an audience? Well the reason is fairly simple and should make all artists think. In a way, rap has a double nature: first, the singers express their lives in crude terms. They put their skin on the table as Céline would have said, make interpretations of existence that then mark (rightly or wrongly) their audiences. Their texts are interwoven with scansion, music and images that flow.  

It is roughly the same thing in poetry, novels, the cinema and all branches of culture: everyone uses his means of expression and at the same time shares a vision of life. Curiously, one field is an exception. This is the plastic arts that seem to be in the shadow, suffering from a chronic deficit of links with life and the world. Abstraction and modernity obviously form a voluntary off-topic. There ere also many cases of contemporary artists who adopt woolly-minded intellectuality disconnected from everything. 

However, even new figuration painters who are sometimes very brilliant in terms of painting often say little about their emotions and their life. They are taken over by the crafts temptation to make demonstrations  of painting for connoisseurs, as if the subject and the meaning of a work were things that are secondary, external and heteronomic. The example of Adrian Ghenie, one of the most famous of them, is eloquent: after making extremely powerful sorts of paintings of history like ‘Pie-fight at the Chancellery of the Reich‘, he now makes quasi-abstract decorative compositions in which he scatters lumps of colour here and there, like multi-coloured sweets. So what does this do? 

Personally, I do not believe in the autonomy of painting. I do not want my paintings to be simple exercises of style, whatever the respectability and importance of questions of form. Like a rap singer, I would like my compositions to pass on something of the way in which I feel life and persons. From this angle, the fact of tracing lettering prevents the meaning of my paintings from being vague, floating, evanescent or even lost. This is one of the things that enables me to share my sensitivity as directly as possible.