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Pierre Lamalattie

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À vos pinceaux : les raisons de l’échec d’une émission grand public consacrée aux peintres amateurs

L’émission  de  France2  intitulée  À  vos  pinceaux  avait ceci  d’original  qu’elle  mettait  en  scène  des  peintres amateurs.  Elle  n’a  pas  eu  le  succès  escompté  et  a  été prématurément déprogrammée au bout de deux prime times  sur  les  quatre  prévus  initialement.  Paradoxalement,  cet  échec  est  passionnant.  Cette  téléréalité a  valeur  de  comédie  pour  nous  faire  comprendre  le monde de l’art actuel.

Fabrice Bousteau dans l’émission À Vos Pinceaux

L’ idée, comme dans Le Meilleur Pâtissier ou The Voice, était  de  conjuguer  une  exigence  technique  raisonnable et beaucoup de bonne humeur. Le revers d’À vos pinceaux  est  peut-être  en  partie  imputable  au  fait  que la peinture, activité souvent lente et ingrate, serait peu télégénique.  Cependant,  l’échec  semble  surtout  tenir à  la  tension  perceptible  entre  deux  approches  de  l’art, l’une populaire et figurative, l’autre clivante et prétendument élitiste.

La  présentatrice,  Marianne  James,  et  le  premier  juge animateur,  Bruno  Vannacci,  correspondent  parfaitement à la dynamique attendue de l’émission. La production  s’est  crue  obligée  d’appeler  comme  second  juge une personnalité de référence. Le choix s’est porté sur Fabrice Bousteau. Ce thuriféraire de l’art contemporain est notamment responsable de Beaux Arts Magazine. À l’instar  de  Louis XI,  on  le  reconnaît  aisément  au  fait qu’il ne quitte jamais un petit chapeau caractéristique.

Dès le premier épisode, après des encouragements mesurés,  les  méchancetés  de  Bousteau  pleuvent: «Tu  t’es complètement  planté  et  ça  manque  de  créativité», «Il y a  des  choses  qui  sont  ridicules,  on  a  l’impression  que  tu es à l’école maternelle!», «Je trouve que l’idée est un peu basique et que la réalisation tient du navet!», etc.

Les candidats ont un désir sincère et touchant de brosser des  œuvres  belles,  ressemblantes  et  créatives.  Bousteau voudrait  upgrader  ces «peintres  du  dimanche».  Il  s’efforce de les éloigner de la figuration plus ou moins naturaliste à laquelle ils aspirent spontanément. Il leur fait des leçons de Marcel Duchamp. L’ambiance est plombée.

Il faut comprendre que la position de Bousteau est très différente  de  celle  des  coachs  pâtissiers.  En  effet, il y a une  parfaite  continuité  dans  un  gradient  d’excellence depuis le simple amateur faisant une tarte aux prunes jusqu’au chef étoilé. En art contemporain, il en est tout autrement. Ce microcosme se perçoit comme une sorte d’avant-garde  et  a  tendance  à  tirer  sa  légitimité  de  la dénégation  du  goût  et  de  la  sensibilité  des  gens  ordinaires.  Là  où  il  y  a  progressivité  avec  la  cuisine,  il  y  a souvent coupure et mépris en art contemporain.

Avec  la finale,  tout  se  bonifie  pourtant.  Les  protagonistes se comprennent mieux. Les clivages idéologiques s’effacent au profit d’une agréable empathie. L’émission trouve  son  équilibre.  On  est  heureux.  Malheureusement, c’est trop tard.

Article paru dans Causeur, Janvier 2017