Thomas Lévy-Lasne, Jean-Baptiste Boyer et les autres : la figuration prend ses quartiers d’été à Perpignan

D’aucuns se lamentent que l’art contemporain est creux, institutionnel et ennuyeux. C’est ignorer, à l’arrière-plan, un véritable foisonnement de la peinture figurative en complet renouvellement. L’exposition organisée à Perpignan du 20 juin au 15 septembre, dans le sillage du festival du livre d’art et du film (FILAF), permet d’en prendre toute la mesure. Quoi de mieux pour reprendre le chemin des expositions ?

Le peintre Jean-Baptiste Boyer

C’est bien quand un artiste ne se contente pas de créer et de faire connaître ses œuvres, mais qu’il s’efforce aussi de faire comprendre les évolutions dans lesquelles il s’inscrit. C’est le cas de Thomas Lévy-Lasne , brillant peintre réaliste et ancien pensionnaire de la villa Médicis : il est le commissaire de l’exposition dont il est question à Perpignan. Il y a invité cinquante peintres figuratifs. Cet ensemble donne le sentiment que des évolutions importantes sont en cours dans ce secteur de la création contemporaine.

La génération montante des nouveaux artistes figuratifs 

La plupart des participants ont moins de 45 ans. Durant leurs études en école d’art, on a essayé de les éloigner de la figuration, mais ils ont persévéré. En dépit de leur diversité, certaines tendances se dégagent. D’abord, souvent, leur facture évite les effets trop voyants typiques d’un certain XXème siècle. Ils s’abstiennent des gestualités, couleurs et empâtements tonitruants dont on s’est lassé. Ils privilégient fréquemment une peinture modeste, toute en jus, se rapprochant parfois de la gouache. On relève aussi une sorte de minimalisme des sujets, consacrés à de petits instants de vie, à des actes minimes, à tout ce qui nous fait entrer dans l’intimité de l’existence. C’est le cas, par exemple, de Françoise Pétrovitch ou de Katia Bourdarel.

Autre tendance : le fait d’abandonner les postures de rupture, souvent factices, et d’aimer au contraire les continuités fertiles. C’est ainsi que l’accrochage n’omet pas d’associer quelques brillants aînés : Jürg Kreienbühl, le témoin de l’urbanisation des banlieues, Philippe Cognée et ses somptueuses matières à l’encaustique, François Boisrond, qui fait preuve d’un étonnant renouvellement. Cela va plus loin, certains artistes reprennent le fil abandonné de la peinture ancienne : François Malingrëy est inspiré par le classicisme, Guillaume Bresson fait revivre la fureur baroque.

Naomi, huile sur toile de Jean-Baptiste Boyer

La notion de métier, longtemps décriée

L’un des peintres les plus singuliers de la sélection est peut-être Jean-Baptiste Boyer. Sa facture somptueuse ne ferait pas tache dans une collection de caravagesques du XVIIème siècle ou de naturalistes du XIXème. Cependant, les hommes et les femmes qu’il représente sont bien de notre temps. L’artiste a même un talent particulier pour saisir la tonalité spécifique du désarroi de notre époque.

Ce peintre fait preuve d’une belle indifférence au fait de passer pour moderne, contemporain ou simplement à la mode. Jean-Baptiste Boyer est sans doute, pour les tenants de l’art officiel, une énigme et un scandale. Cependant, en voyant cet artiste de 31 ans, d’apparence juvénile et tatoué des pieds à la tête, on comprend qu’on n’a pas affaire à un représentant de l’arrière-garde, à un réactionnaire atrabilaire facile à fustiger, mais à la génération montante des nouveaux artistes figuratifs.

Issu de la filière technique, Jean-Baptiste Boyer a eu la chance, si l’on peut dire, de ne pas tremper dans le bain conceptualisant des écoles des Beaux-Arts. Son grand-père, illustrateur, lui donne le goût du dessin qu’il pratique très jeune. Il remplit depuis de longues années des carnets de croquis comme d’autres se confient à leurs journaux intimes. En feuilletant ces carnets, on tombe sur de très belles pages qui, l’air de rien, semblent sorties des grandes époques. Jean-Baptiste Boyer se méfie des discours faciles qui justifient tout et n’importe quoi et épargnent les remises en question. Il pense que la notion de métier, longtemps décriée, est une composante essentielle de l’art, sa chair peut-être. Il faut s’y engager avec modestie et ambition.

Ce jeune artiste à l’apparence presque fragile semble habité par une sourde détermination. Jean-Baptiste Boyer est à sa façon une sorte d’Aymerillot, ce héros hugolien qui, au temps de Charlemagne, conquiert Narbonne au nez et à la barbe des barons. Ça se passe à Perpignan !

Tatoo save my soul, toile de Jean-Baptiste Boyer. (détail).

Article paru dans Causeur, Janvier 2017