Interview de Hector Obalk

« Je suis critique d’art et mon ambition est d’aimer tout ce qui est valable et non d’avoir une préférence. »
Aimer et faire aimer la peinture : Hector Obalk est l’un des principaux critiques et historiens de l’art en France. Il se singularise par une approche où l’appréciation artistique des œuvres n’est jamais occultée par les considérations historiques. Il a un rare talent à faire partager à un large public ses émotions en peinture et sa pensée artistique. Essayiste, réalisateur, homme de télévision, chroniqueur, auteur de BD, il étonne surtout ces dernières années par ses brillantes interventions au théâtre.

Interview pour le magazine ARTENSION

Photographies par Jacques-Yves Gucia

Depuis deux ans, vous proposez des spectacles singuliers, consacrés à l’histoire de la peinture. Ces shows obtiennent un succès très remarqué alors que dans les médias beaucoup ont peiné à intéresser le public à de tels sujets. Quelle est votre recette pour réussir ?

Ma mère me disait qu’une bonne pièce de théâtre doit faire rire et pleurer (elle m’expliquait Shakespeare). J’en ai sans doute retenu qu’un bon spectacle doit être drôle, instructif et spectaculaire. J’ai mis du temps à trouver comment conjuguer l’humour, le raisonnement et le lyrisme. Avec mon mur d’images composé de 3 500 tableaux dans lequel je zoome à volonté, avec les détails de tableaux qu’on ne verra jamais aussi bien qu’au théâtre, avec la musique live de mon violoncelliste, parfois accompagné d’un violoniste, c’est un vrai spectacle musical. J’alterne les moments où l’on rigole, les moments où l’on se délecte de la peinture… et les moments où l’on comprend un truc.

Votre parti pris tient-il à une approche intime, voire sensuelle, de la peinture ?

On comprend ce à quoi tient la qualité de tel ou tel tableau, le génie spécial de tel ou tel peintre. Faire voir ce qu’il y a à regarder et qui va tout changer à votre jugement sur le tableau et à votre compréhension de son esthétique. La critique d’art ne sert pas à révéler des informations, mais à faire aimer les œuvres d’art. C’est aussi simple que cela

Vous faites volontiers des critiques négatives…

Oui, pour mieux faire aimer les œuvres qui sont bonnes !

En suivant vos spectacles, on comprend que vos promenades amoureuses parmi les œuvres nourrissent une véritable pensée de la peinture. Outre la texture, l’espace, la lumière, disons les formes en général, vous pointez la dimension narrative de la peinture, mais pas toujours positivement…

On ne peut pas nier la dimension narrative de la peinture, surtout qu’elle est de règle jusqu’au XVIIe siècle. Mais la grande erreur des littéraires est de considérer le récit qu’ils décryptent comme l’horizon de la peinture, alors que, au contraire, c’est au-delà du récit qu’il faut aller pour enfin voir la peinture. La narration d’une peinture est toujours faible, notamment si on la compare avec l’éloquence de cinq lignes des Évangiles. Et ce n’est pas mieux pour les peintures non religieuses qui ne racontent rien de plus que ce qu’elles donnent à voir : natures mortes, nus, paysages. Les peintures à sujet nécessitent la connaissance du thème qu’elles illustrent tandis que les autres sont le théâtre (le paysage), ou le détail (la nature morte), d’une pièce qui se joue sous vos yeux, que vous ne connaissez pas, mais que vous imaginez. Dans tous les cas, il s’agit en vérité d’un récit incomplet. Mais c’est cette impuissance narrative qui donne à la peinture une telle puissance poétique et suggestive.

Pouvez-vous expliquer quelles sont, selon vous, les dérives possibles de la narrativité et quelle est sa juste place ?

C’est la mauvaise peinture qui vous force à vous intéresser au sujet et à redoubler d’érudition pour trouver de l’intérêt à un mauvais tableau. Ce trop d’iconographie, on le trouve dans une grande part de l’art contemporain, celui des installations qui sont censées vous raconter une histoire magnifique ou astucieuse, comme si elle faisait oublier l’indigence de ce qu’il y a à voir. Je reproche à « l’art contemporain » ce que je reproche aux littéraires qui se mêlent de peinture : toujours privilégier la signification des œuvres à l’expression par laquelle elles se donnent à voir. Contrairement à la musique, au cinéma ou à la danse, la peinture ne comporte pas de dimension temporelle.

Pourtant, vous insistez sur l’importance du temps en peinture. De quoi s’agit-il ?

Si toute peinture n’est pas narrative, toute peinture évoque la notion du temps qui passe, qu’elle soit religieuse, profane ou abstraite. C’est le moment où le Christ est décroché de la Croix avant d’être allongé sur les genoux de sa mère. C’est la brièveté de l’instant d’un personnage de La Tour qui tourne ses pupilles. Ce sont ces bandes de lumière qui traversent les plaines hollandaises et marquent l’heure du paysage. C’est l’eau qui sèche sur un évier rouillé. Mais ce sont aussi les carrés de Malevitch, qui semblent voyager vers un coin du tableau. Je suis extrêmement sensible à la dimension temporelle de la peinture.

Il semble que vous ayez une attirance particulière pour des artistes qui, comme Chardin ou Gilles Aillaud, font preuve d’une grande économie de moyens, aboutissant à des effets pleins de justesse. Est-ce que cela ne risque pas de privilégier des approches un peu minimalistes de la peinture, voire un bon goût réducteur ?

Je ne le crois pas. J’essaie de n’avoir aucun penchant pour la sobriété ni pour son contraire. Je me suis fait une règle de ne délaisser aucune époque de l’histoire de l’art et mon idéal est de n’avoir aucune esthétique, ou plutôt de les avoir toutes. Et je ne crois pas davantage préférer les compositions dénudées de Saenredam aux compositions baroques de Rubens. Donc, je ne crois pas avoir une « esthétique », car je suis critique d’art et mon ambition est d’aimer tout ce qui est valable et non d’avoir une préférence pour l’art protestant plutôt que pour l’art catholique, pour les maniéristes plutôt que pour les primitifs, les choses gaies plutôt que les tristes, les expressions sobres plutôt que celles qui sont foisonnantes. Mais ce dont vous parlez est autre chose, qui ne relève pas d’une esthétique contre une autre, mais est une règle d’or de tout art : il vaut toujours mieux l’élégance au labeur.

« L’œuvre d’art contemporain ne passionne personne mais amuse tout le monde »

Dans votre panthéon d’artistes, il y a très peu de femmes. En revanche, dans les peintures que vous citez, elles pullulent, habillées ou nues. Cela ne vous met-il pas en porte-à-faux avec le public féministe de notre époque ?

C’est un procès qu’il ne faut pas me faire à moi, mais à la société. Depuis la Renaissance, c’est-à-dire depuis que les artistes signent de leurs noms, très peu de femmes ont laissé une œuvre picturale derrière elles, je n’y peux rien et il y a plein de raisons à cela. La parité et la discrimination positive se défendent dans le monde du travail, mais elles vont contre l’éthique de l’historien, qui ne s’intéresse qu’au passé. Cela dit, rien ne m’interdit, dans un avenir proche, de citer un tableau de Louise Moillon, d’Anne Vallayer-Coster ou de Rosa Bonheur. Je n’ai pas d’a priori, croyez-moi. Et quand je vais dans les ateliers de beaux-arts, je remarque que les choses ont changé, ce qui est tant mieux.

On vous sent parfois un peu dubitatif sur l’art moderne et l’art contemporain. Quelle est la nature de vos réserves ?

Si vous voulez me faire dire que le XXe siècle est moins riche que le XVIe siècle en ce qui concerne le rayon peinture, je confirme. D’ailleurs, le XVIIIe  siècle n’est pas non plus très riche, mis à part en France et en Italie. Pas plus que la peinture anglaise, quel que soit son siècle. Il en est ainsi. Et puis, vous savez, quand vous faites « toute l’histoire de l’art en moins de deux heures », l’art moderne est une époque du passé comme une autre, et vous avez la distance nécessaire pour juger de sa valeur globale. Oui, la peinture (je n’ai pas dit l’art) n’est pas au meilleur de sa forme au XXe siècle… Et je ne vois pas quel est le problème. Il n’y a pas besoin d’être réactionnaire pour le dire ni d’avoir peur de l’être pour ne pas le dire. La poésie française est meilleure au XVIIe siècle avec Racine et La Fontaine et au XIXe avec Baudelaire et Rimbaud, qu’au XVIIIe avec Voltaire dont les contes sont puissants et la poésie à pleurer. Alors, où est le problème ? Le XXe siècle est le grand siècle du cinéma, du jazz, de l’affiche, d’un tas de choses… mais certainement pas de la peinture.

Pouvez-vous citer quelques artistes de notre temps auxquels vous êtes particulièrement sensible ?

Cela fait 40 ans que je visite des ateliers d’artistes, et j’ai aussi mon lot de découvertes dans l’histoire desquelles j’inscris ma petite histoire de critique engagé. Les peintres qui m’ont passionné et me passionnent encore se comptent sur les doigts de la main. Bref, dès l’âge de 20 ou 25 ans, j’ai défendu Eugène Leroy contre Soulages, Gilles Aillaud contre David Hockney, François Boisrond contre Robert Combas et tant d’autres. Aujourd’hui, je crois beaucoup à Alex Lenoir, s’il ne finit pas comme Kiefer.

« Une règle d’or de tout art : il vaut toujours mieux l’élégance au labeur. »

L’art contemporain, tout du moins dans ses interventions les plus spectaculaires, retient l’attention de la presse. Cependant, le récit des petits événements du microcosme artistique ne finit-il pas par prendre le pas sur ce que l’art lui-même aurait à dire du monde ?

On parle peu d’art à la télé, et quand on en parle, c’est le plus souvent pour parler d’un art contemporain qui intéresse bien peu de monde. Est-ce dû à la connivence du monde de l’art et des magnats de l’argent, comme le disent certains ? À mon avis, pas du tout, c’est parce que l’art contemporain est médiatique par essence. L’œuvre d’art contemporain ne passionne personne mais amuse tout le monde. C’est parce que l’art contemporain se raconte et que les mots qui le décrivent suffisent à l’imaginer. C’est un tableau tout bleu, c’est un monument empaqueté, c’est une machine à faire des excréments, etc., c’est facile à décrire. Allez expliquer en si peu de mots pourquoi Chardin est un grand peintre, c’est beaucoup plus difficile. Mais c’est ma quête de trouver les mots justes pour décrire ces choses si ineffables qui font la grandeur de l’art et qui sont si évidentes pour tout amateur.

Article paru dans Artension, Septembre 2020