Mon fils préfère Enki Bilal à Kader Attia

L’art moderne/contemporain n’est qu’une composante de l’art de notre temps, et pas la plus intéressante.

Gilles Fuchs, créateur du prix Marcel-Duchamp, confie dans une récente interview à Artension (no  164) : « Mon fils préfère Enki Bilal à Kader Attia ». Je trouve cette observation extraordinairement significative. Entre le père et le fils, mine de rien, ce sont deux sensibilités, deux traditions qui se percutent. La première est muséale, savante, officielle, prestigieuse. Elle a ses institutions, ses gloires et ses théoriciens, bref, elle fait culture, si je puis dire. L’autre est populaire, figurative, narrative, dénuée d’historiographie véritable, mais se développant dans une foisonnante continuité depuis le XIXe siècle. C’est cette seconde filiation, étrangère à la mystique des « ruptures », qui est héritière d’une histoire longue. Pourtant, elle est mal connue et systématiquement sous-estimée en raison de son caractère populaire. Bien à tort, à mon avis. La qualité de nombreuses BD est très supérieure à ce que l’on voit dans beaucoup de musées et centres d’art contemporain. En outre, j’observe que la place des livres d’art contemporain fond à vue d’œil en librairie alors que le rayon BD s’étend d’année en année.

Dans le domaine de la géologie, on sait que les dinosaures ont prospéré à l’ère secondaire puis ont disparu brutalement. Les peintres d’histoire, symbolistes, naturalistes et autres pompiers étaient très nombreux (et souvent de grande qualité, selon moi) au XIXe siècle et au début du XXe, puis ils ont subitement disparu des écrans radars dans l’entre-deux-guerres. On les considère volontiers comme des sortes de dinosaures de l’histoire de l’art. Oui… mais ceux qui connaissent bien l’évolution des espèces vous diront que les dinosaures et apparentés, en réalité, n’ont pas disparu, ils sont parmi nous, ils ont même une très belle postérité : les oiseaux. Il en est de même en art. La postérité des peintres oubliés du xixe , c’est principalement l’immense essor de la figuration populaire sur support papier, c’est l’illustration, la BD, etc. Je ne développe pas le lien avec le film d’animation, il y aurait trop à dire. Ce n’est donc pas une disparition, mais une explosion (une radiation au sens positif que la biologie donne à ce mot). On peut tracer toutes les étapes de cette transition en observant par exemple la Brandywine School ou Mir Iskusstva ou encore l’évolution d’artistes comme Boutet de Monvel, Carl Larsson et beaucoup d’autres.

Pour être juste, il faut mentionner que la peinture d’histoire proprement dite n’a pas disparu non plus. Au contraire, elle est en plein essor. Par exemple, j’aime beaucoup Bataille de tartes à la crème à la chancellerie du Reich par Adrian Ghenie. En résumé, je donne raison à 100 % à Fuchs junior…

Enki Bilal, Chessboxer Oxymore © FHEL, 2020

Article paru dans Artension, Janvier 2021