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Pierre Lamalattie

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Krøyer, peintre de l’école de Skagen

Récemment, une remarquable exposition au Petit Palais a été consacrée à la peinture danoise de la première moitié du XIXe siècle. Cependant, les artistes danois les plus passionnants se situent sans doute dans la seconde partie de ce siècle, avec l’école de Skagen, du nom d’une localité où ils aiment se réunir au nord du Jutland. Peder Severin Krøyer (1851-1909) est l’une des figures emblématiques de cette école.

Attendez-nous !1892, huile sur toile, 50,7 × 60,7 cm, Skagens Kunstmuseer © Art Museums of Skagen

Après les Beaux-Arts de Copenhague, il complète sa formation à Paris auprès de Léon Bonnat. Ensuite, il voyage dans toute l’Europe. C’est pour lui l’occasion de multiplier les contacts et d’organiser des expositions, et aussi de s’imprégner du travail de beaucoup de créateurs de son temps. Il s’arrête en particulier dans les localités qui, comme Pont-Aven, accueillent des colonies d’artistes. Ce Danois est aussi un cosmopolite qui connaît son époque.

L’influence qui est pour lui décisive est probablement celle de Jules Bastien-Lepage (1848-1884). Cet artiste français conjugue une picturalité ébouriffante avec un rare intérêt pour les gens ordinaires. Il reste méconnu durant une partie de sa vie et meurt jeune. Cependant, en 1885, une exposition est organisée. Il s’agit notamment de liquider son fonds d’atelier. Un grand nombre d’artistes s’y pressent. C’est un choc. En particulier, quantité de peintres nordiques présents à Paris sont durablement marqués par cette révélation et s’engagent, à la suite de Bastien-Lepage, dans la voie d’un naturalisme porté par une puissante picturalité. Krøyer est l’un des plus brillants.

Krøyer est d’abord un excellent portraitiste ; ses visages abondent en expression et en matière. Il aime les sujets sociaux comme cette usine de sardines à Concarneau, ces groupes de travailleurs agricoles en Italie ou de pêcheurs au Danemark. Il se montre virtuose à représenter des tablées et des vues de tavernes en enfilade. Il a le chic pour rendre l’atmosphère des intérieurs tranquilles et le charme des jardins en été. Certaines aquarelles inspirées par sa maison étonnent par leur proximité avec Carl Larsson. Krøyer peint également beaucoup de paysages. Il réalise des vues de plages, parfois habitées par un vide métaphysique, parfois bruyantes de gamins venus se baigner. Quantité de ses œuvres évoquent évidemment Skagen, son lieu de résidence de prédilection.

Krøyer et sa femme Marie sont des personnages récurrents de ses peintures. Ils forment un couple mythique de la peinture nordique. Il faut dire que cette femme aux yeux gris-bleu est d’une beauté plus que troublante. Il aime la représenter alors que les derniers rayons du soleil l’illuminent d’une lumière orangée tandis qu’autour d’elle s’étendent les bleuités du soir au bord de la mer. Leur bonheur est d’autant plus rayonnant qu’il est précaire. Lui est bipolaire. Elle est dépressive. Elle le quittera. Lui séjournera, devenu à moitié aveugle, dans un hôpital psychiatrique. Il faut remercier le commissaire d’exposition, côté français, Dominique Lobstein, qui s’est déjà fait remarquer par une suite de rétrospectives aussi passionnantes qu’originales (Bastien-Lepage, Théodule Ribot, etc.). Avec cette exposition Krøyer, il élargit de nouveau notre horizon artistique.

Marie Krøyer, 1889, huile sur toile, 45,7 × 28,4 cm, Skagens Kunstmuseer © Art Museums of Skage

Article paru dans Artension, Mars 2021