Françoise Pétrovitch

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Pierre Lamalattie

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Françoise Pétrovitch : figuration minimaliste et vie évanescente

Dessinant comme on tient un carnet intime, elle porte un regard tendre et inquiet sur nos vies. Allergique à l’art « bruyant », elle pratique une peinture modeste et exigeante. Elle s’inscrit dans un courant international de figuration minimaliste.

  • BIO :
  • 1964 : Naissance à Chambéry (73).
  • 1979 : Brevet technique d’art.
  • 1983 : Études à l’École normale supérieure de Cachan (94), section arts appliqués. L’artiste demeure en cette ville désormais, et enseigne à l’école Estienne à Paris.
  • 1997 : Première expo perso, Galerie Polaris à Paris. 2000 : Expo perso à l’Artothèque de Caen. Dès lors, chaque année, expositions dans des institutions publiques ou privées, dans toute la France : artothèques, centres d’art, fondations… Livres, installations et murs peints se joignent aux dessins. 2008 : Exposition au Musée d’art moderne de Saint-Étienne (42). D’autres événements de cette importance suivront, au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris (2011), au Musée des beaux-arts de Chambéry (2014), au LAAC de Dunkerque (2015), au Frac PACA, au château de Tarascon et à l’Espace pour l’Art à Arles (2016), etc. n
  • Expo : En permanence Galerie Semiose à Paris (3e )
  • Cote : 3000 à 35 000 €

De la série Étendu, 2016, Lavis d’encre sur papier,160 x 240 cm, Photo Semiose galerie, Paris / Aurélien Mole

Sports de nature le jour, tartiflette entre amis le soir, tel semble être le secret de la vie bonne, à Chambéry, dans le milieu où naît Françoise Pétrovitch. Les arts sont à peu près absents de son environnement. Pourtant, la jeune Françoise annonce dès ses six ans qu’elle veut dessiner. Ce sera l’idée de sa vie.

« Dessiner », c’est le mot important. En effet, elle ne dit pas qu’elle voudrait « être artiste ». Son plaisir consiste simplement à raconter certaines choses avec ses crayons ou ses pinceaux. Elle évolue complètement à l’écart de l’Art moderne et contemporain. Sa formation, débutant par un brevet d’art, se situe principalement dans la filière technique.

Ce sont plutôt ses abondantes lectures de romans qui accompagnent et renforcent le développement de sa sensibilité. Ces textes l’aident à prêter attention à la vie ordinaire.

Étendus éloquents

Dans son œuvre récente, les grandes compositions sur papier retiennent l’attention. Elles ont une monumentalité saisissante. C’est probablement avec ses lavis d’encres de couleur qu’elle déploie le plus d’éloquence. Elle tire de ce médium toute son irrégularité et tout son lyrisme. Les teintes fusent, les traits bavent. Les aléas de la liquidité se développent en contrepoint des intentions figuratives de l’auteure. Françoise Pétrovitch a le chic pour évoquer en quelques touches notre quotidien et ses petits riens. Ses compositions reprennent les croquis qu’elle note dans un carnet faisant fonction de journal intime. Elles en gardent la sincérité et la justesse.

L’artiste ne cherche pas à montrer des choses fracassantes qu’on n’aurait pas la chance de voir dans la vraie vie. Au contraire, elle nous aide à accueillir ce à quoi nous accordons peu d’attention. Parmi les thèmes qu’elle aborde volontiers, celui des ados vient en tête. Certaines évocations peuvent, dans une première approche, paraître gentillettes.

Mais il ne faut pas s’arrêter à cette première impression. En s’attardant, on comprend que la figure de l’ado représente pour elle quelque chose de crucial. À cet âge, souvent tout est possible et rien n’est possible. L’ado incarne la liberté humaine dans ce qu’elle a d’anxiogène et de fascinant.

En regardant chacun des jeunes garçons et filles de Françoise Pétrovitch, on devine un trouble, une sorte de vocation latente qui cherche à prendre forme, mais qui peut tout aussi bien avorter.

La série des Étendus est particulièrement émouvante. On y voit des jeunes allongés comme dans un rêve. Ils semblent habités par une sourde inquiétude évoquée avec décence, mais confinant parfois à la noirceur.

De la série Étendu, 2016, Lavis d’encre sur papier,160 x 240 cm, Photo Semiose galerie, Paris / Hervé Plume

Figuration minimaliste

Bizarrement, c’est peut-être dans ses paysages qu’elle s’enfonce le plus dans la psychologie humaine. Ces œuvres ont en effet valeur de paysages intérieurs. C’est le cas, par exemple, de ses Îles, reprenant le thème de la célèbre série de peintures consacrée par Arnold Böcklin à L’Île aux morts. Avec Françoise Pétrovitch, il s’agit plutôt d’îlots où quelques arbres se serrent les uns contre les autres, dans un océan de solitude.

Certains pourront être surpris qu’une peinture apparemment aussi simple suscite l’engouement. Françoise Pétrovitch n’est pourtant pas un cas isolé. En effet, dans un contexte de renouveau de la peinture, on voit fleurir nombre d’artistes pratiquant une figuration minimaliste. À les observer, on pourrait leur trouver des points communs avec ces convalescents qui reprennent plaisir à savourer une simple pomme de terre à l’eau ou une inoffensive portion de fromage fondu.

On sort, en effet, d’une longue période où l’Abstraction et le Conceptualisme faisaient peser de lourds préjugés sur la Figuration. En outre, les peintures figuratives de cette époque ont été souvent démonstratives, artificialisées, lestées de références politiques ou psychanalytiques, chargées de matières, saturées de couleurs, etc. À la longue, elles peuvent fatiguer.

Cela donne tout son sens à ces artistes qui semblent réinitialiser la peinture figurative sur un mode mineur. Ils prennent parfois le risque de l’insignifiance, mais ils livrent très souvent des œuvres d’une magnifique sincérité.

île, 2015, Lavis d’encre sur papier, 160 x 240 cm, Photo Semiose galerie, Paris / Aurélien Mole.

Article paru dans Artension, Janvier 2017