Judith et Holopherne, Valentin de Boulogne, vers 1625, huile sur toile, National Museum of Fine Arts, Malte

Valentin de Boulogne, mieux que Poussin, mieux que Caravage

Le Louvre présente une rétrospective exceptionnelle de Valentin de Boulogne (1591-1632). Adulé jusqu’au XIXe siècle, ce peintre de génie fut totalement occulté au XXe. Cet événement permet de découvrir une œuvre fascinante par sa force et sa mélancolie.

Si vous ne  devez  voir  qu’une  exposition  cette année,  il  faut  vous  rendre  sans  hésiter  à la  rétrospective  Valentin  de  Boulogne  au Louvre.   Cet   artiste   caravagesque,   actif   à Rome au début du XVIIe siècle, est le premier grand peintre français par la chronologie. Il est aussi le premier, ou l’un des tout premiers, toutes   époques   confondues,   par   le   génie. L’exposition a d’abord été présentée à New York à le public  américain  a,  semble-t-il,  été  époustouflé  par  ce peintre que peu connaissaient. Les lecteurs de Causeur ont,  quant  à  eux,  déjà  eu  l’occasion  de  s’arrêter  sur  le Valentin dans un numéro précédent. Il s’agit donc de comprendre pourquoi cet immense artiste a été si largement occulté et pourquoi il refait surface à présent.

Judith décapitant Holopherne, le Caravage, 1598-1599 Huile sur toile, 145 × 195 cm, Galerie nationale d’art ancien, Rome

La première raison est certainement que Michelangelo Merisi,  dit  le  Caravage  (1571-1610),  est  l’arbre  cachant la  forêt  du  caravagisme.  Il  accapare  les  recherches,  les publications  et  l’attention  du  public.  Il  faut  cependant remettre cet artiste à sa juste place. D’abord, il convient de  faire  la  part  du  romanesque  résultant  d’une  vie  où se  conjuguent  rixes,  homosexualité  et  crime.  Ensuite, rappelons que, durant l’essentiel de sa carrière, Caravage produit  des  scènes  de  genre  et  des  œuvres  de  format moyen qui n’auraient jamais eu en elles-mêmes un grand retentissement.  Longtemps  il  n’est  qu’un  peintre  du XVIe siècle tardif parmi d’autres. Tout change à partir de 1600, quand il accède à des commandes ecclésiastiques. Il  réalise  alors  de  grandes  compositions  où  des  éclairages  crus  désarticulent  la  compréhension  rationnelle du  monde  et  lui  substituent  une  vision  de  l’humanité particulièrement  tragique,  violente  et  érotisée.  C’est  le cas,  en  particulier,  de  l’inoubliable Martyre  de  saint Matthieu qui  inaugure le grand Caravage. Cette période féconde et décisive s’étale sur moins de dix ans. Ensuite, tout  à  la fin  de  sa  vie,  Caravage  fuit  dans  le  Sud  et  on est très surpris d’observer que le niveau de sa peinture baisse.   Ses   dernières   compositions,   conservées   à Syracuse, comme sa Résurrection de Lazare, paraissent plus faibles et presque académiques.

Il ne faut pas voir en Caravage un maître suivi de pâles épigones, mais plutôt un précurseur. Le début du XVIIe italien  connaît,  en  effet,  un  foisonnement  artistique extraordinaire.  On  pourrait  parler  de  «Renaissance» si le terme n’était pas déjà pris pour qualifier la période précédente.  Dans  le  paysage,  on  trouve  d’abord  la famille  des  caravagesques  au  sens  strict.  Ces  artistes relativement nombreux ont notamment en partage un goût  marqué  pour  l’irruption  de  lumières  contrastées dans   des   atmosphères   de   ténèbres.   Deux figures dominent:  celle  de  José  de  Ribera  (1591-1652)  et  celle du Valentin de Boulogne (1591-1632). On trouve aussi, à la même époque, des artistes relevant d’autres sensibilités, mais ayant intégré à leurs œuvres une dose plus ou  moins  importante  de  caravagisme.  C’est  le  cas  par exemple  de  Guido  Reni  (1575-1642),  Bernardo  Strozzi (1581-1644),   Massimo   Stanzione   (1585-1656)   et   le Guerchin (1591-1666). Tous ces artistes ont des personnalités  singulières  et  des  styles  puissants  qui,  bien souvent,  n’ont  rien  à  envier  au  Caravage,  même  s’ils sont moins connus du public.

Saint Mathieu, l’EvangélisteValentin de Boulogne (1594-1632)Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Le  Valentin  se  distingue  par  trois  caractères  importants.  D’abord,  il  a  une  compréhension  particulièrement  aboutie  de  la  lumière.  Il  en  fait  une  sorte  de grâce  imprévisible  arrachant  des  morceaux  du  monde à l’obscurité chaotique où il se perd. Ensuite, en méditant  sur  la  peinture  vénitienne,  il  accède  à  une  picturalité  puissante,  riche  en  transparences  et  vibrations, là  où  Caravage  en  reste  souvent  à  une  facture  un  peu plate.  Enfin,  le  Valentin  a  une  vision  très  personnelle de  l’existence,  imprégnée  de  noirceur.  La  vie  pour  lui est  morne par  défaut,  juste  ponctuée  de  temps  à  autre par des fulgurances. Ses personnages ont fréquemment le regard triste et la bouche entrouverte. Ses contemporains  ne  s’y  trompent  pas.  Le  Valentin  est  considéré  à Rome comme l’un des principaux artistes de son temps. Dans ce contexte, on lui commande une grande composition pour Saint-Pierre de Rome. Il s’agit d’un Martyre de   saint   Processe   et   saint   Martinien.   Les   visiteurs comparent  aussitôt  cette  peinture  au Martyre  de  saint Érasme  réalisé  par  Poussin  et  présent  dans  les  mêmes lieux.  Si  l’on  reconnaît  à  ce  dernier  du  talent  pour  le dessin, beaucoup ont le sentiment qu’il s’agit d’un talent sec  et  scolaire.  La  préférence  de  nombreux  amateurs va au Valentin pour sa picturalité et son tragique. Son œuvre  se  comparerait  plus  volontiers  avec L’ Ensevelissement de sainte Pétronille du Guerchin, l’une des toiles emblématiques de cette époque. Poussin devient cependant  la figure  tutélaire  de  la  peinture  française,  tandis que le Valentin constitue pour beaucoup une référence alternative.  Il  devient  à  Poussin  ce  que  Delacroix  sera à  Ingres,  une  incarnation  de  la  verve  picturale  face  au froid académisme.

Le  Valentin  laisse  une  soixantaine  d’œuvres  dont  la moitié sont exceptionnelles. Les occasions d’en acquérir sont  rares,  mais  Mazarin,  Louis XIV  et  Louis XV  les collectionnent. La gloire du Valentin persiste jusqu’à la fin du XIXe, bien que peu de ses tableaux soient présents en France.

Au XXe  siècle,  le  Valentin  tombe  dans  un  relatif  oubli. Bizarrement,  c’est  un  artiste  caravagesque  mineur  et provincial qui va prendre la vedette, Georges de La Tour(1593-1652). Ce peintre qui ne voyage pas en Italie adopte un caravagisme de seconde main auprès des Flamands. Actif  à  Lunéville,  en  terre  d’empire,  il  est  remarqué  et étudié à partir de 1915 par Hermann Voss (1884-1969). Cet historien de l’art est aussi une figure importante du nazisme. Représentant spécial du Führer pour la constitution  du  musée  de  Linz,  il  prend  part  à  haut  niveau aux spoliations et à la lutte contre l’art «dégénéré». Une exposition  Georges  de  La  Tour  est organisée à Paris en 1934. Ses effets de  lumière  et  son  goût  du  pittoresque   peuvent   paraître   un   peu faciles,  mais  ils  séduisent  le  public qui  y  voit  un  artiste  typiquement français.   Une   autre   rétrospective a  lieu  en  1972.  On  édite  même  des timbres. La Tour connaît ainsi une étonnante   popularité   qui   occulte en  grande  partie  celle  du  Valentin jusqu’à nos jours.

C’est donc à la redécouverte d’un des plus grands artistes de l’histoire que nous convie le musée du Louvre. Il semble  que  les  esprits  soient  mûrs, à  l’heure  où  une  nouvelle  peinture figurative   naturaliste   prend   son essor  international.  C’est  peut-être un signe des temps.

 Judith et Holopherne, Valentin de Boulogne, vers 1625, huile sur toile, National Museum of Fine Arts, Malte

Ce  tableau  conservé  à  Malte  est  une  des dernières   œuvres   du   Valentin.   Il   n’est cependant  âgé  que  de  37ans.  La  peinture se  réfère  à  un  épisode  des  livres  deuté-rocanoniques  (deuteros=secondaire)  de l’Ancien   Testament   catholique,   le   texte étant  jugé  apocryphe  par  les  autres  traditions. Il raconte comment une belle et jeune veuve, Judith, aidée de sa servante, écarte la menace d’une invasion assyrienne en séduisant  puis  en  décapitant  le  général  ennemi, Holopherne.  Cette  histoire  est  traitée  par de nombreux artistes caravagesques. Caravage  lui-même  en  produit  une  version  aux alentours  de  1598.  La  Judith  de  Caravage et  celle  du  Valentin  sont  donc  séparées par  seulement  trente  années.  Il  est  tentant de faire la comparaison. Difficile de ne pas voir  l’éclatante  supériorité  du  Valentin.  La facture,  relativement  plate  chez  Caravage, a chez le Valentin un lyrisme vibrant, mais contenu,  qui  en  fait  le  digne  héritier  des Vénitiens. La composition en frise de Caravage présente des personnages caricaturaux et  peu  crédibles.  Celle  du  Valentin,  plus resserrée,  est  d’une  simplicité  racinienne. Holopherne,  renversé,  a  une  pose  stupéfiante,  à  la  fois  bestiale  et  humaine  jusque dans  la  pilosité.  Mais  c’est  surtout  avec  la figure de Judith que le Valentin exprime sa sensibilité mélancolique. Contrairement à la plupart des Judith, la sienne n’est ni sadique, ni  cruelle,  ni  effrayée  par  l’horreur  des circonstances. Elle  est  morne  et  songeuse. Elle  a  un  beau  visage  triste,  presque  inexpressif. Elle semble tout entière habitée par un  rêve.  Avec  sa  grande  épée,  elle  tranche la  tête  d’Holopherne  comme  une  boursouflure grotesque, une inutile et géante verrue. Elle est un ange du désencombrement! Pour le  Valentin,  le  salut  paraît  synonyme  de désencombrement.  Chacun,  en  regardant ce  tableau,  peut  y  retrouver  quelque  chose de  sa  propre  vie.  Rares  sont  les  peintures qui  en  un flash visuel vous communiquent cette sorte de compréhension instinctive de l’existence.

Davis avec la tête de Golith et deux soldats, c.1620-1622, Madrid, Musée Thyssen-Bornemisz

Article paru dans Causeur, Mars 2017