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Pierre Lamalattie

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Lars Ramberg : des pissotières en hommage à la France

En sortant de mon hôtel, il y a quelques jours, à Oslo, j’ai eu un petit choc. Les Norvégiens tiennent-ils vraiment à se foutre de notre gueule ? S’il nous reste un plaisir, une fierté et même une consolation, à nous autres Français, c’est bien d’imaginer le rayonnement de notre nation dans le monde.

Mais ici, semble-t-il, on ne rayonne pas des masses. Je suis juste devant le Parlement de Norvège. C’est là que débute une grande avenue, l’équivalent de nos Champs-Élysées, dont la perspective s’étend jusqu’au palais royal. Trois Sanisettes franchouillardes du reconnaissable modèle Decaux sont installées devant moi. La première est peinte en bleu, la deuxième en blanc, la troisième en rouge. Chacune d’entre elles est surmontée d’un panonceau lumineux où sont écrits respectivement les mots « liberté », « égalité » et « fraternité ».

Je reste perplexe. Des employés municipaux plantent des pensées. C’est un pays où l’on plante énormément de pensées. Je n’ose pas les déranger dans leur travail. Je cherche des infos sur internet avec mon smartphone. Il s’agit d’une commande de la Norvège à l’artiste Lars Ramberg, à l’occasion de l’anniversaire de la fin de la tutelle suédoise. L’œuvre est présentée en 2007 à la Biennale de Venise, puis est trimballée en divers endroits, avant de trouver ici son emplacement définitif. Il s’agirait, selon l’artiste, d’un hommage à la France. Il explique que ces trois édicules, « permettant une relation intime avec le public », ont vocation à être, pour la Norvège, « ce que la statue de la Liberté est pour New York ».

En avançant dans le texte, j’ai davantage de mal à comprendre ce que l’artiste veut dire exactement. La barrière de la langue cumule ses difficultés avec celles de la conceptualité inhérente à l’art contemporain. Mais il semble que la référence à la démocratie rejoigne dans son esprit celle à « l’assainissement », pour évoquer une sorte d’idéal français au service des citoyens. Je vois aussi par endroits affleurer une justification féministe. Est visé le fait mémorable qu’en 1979 Jacques Chirac, maire de Paris, a demandé à Jean-Claude Decaux d’entrer dans l’âge des toilettes unisexes.

J’apprends par la même occasion que ces Sanisettes « interactives » sont sonorisées en boucle, notamment avec La Marseillaise et des discours du général de Gaulle. Ça me donne envie d’en visiter une, interactivement. Mais laquelle ? J’hésite ! Finalement, je me décide à aller pisser dans « égalité ». Je m’approche. Malheureusement, je ne parviens pas à actionner la porte d’entrée avec mes euros. L’« hommage à la France » fonctionne peut-être avec des couronnes norvégiennes ?

Article paru dans Causeur, Juin 2016