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Pierre Lamalattie

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Le bon goût des conservateurs occulte toujours le meilleur du XIXe siècle : le cas du Parsifal de Rochegrosse

L’autre jour, au musée d’Orsay, je suis tombé, stupéfait, sur une toile de Rochegrosse, toile que je n’avais pas vue de visu Parsifal parmi les filles-fleurs. Au pied de cette toile, il y avait toute une classe. Les enfants, assis en tailleur, semblaient contents et chacun y allait de son commentaire. Cette peinture décorative, gaie et proche de l’univers de la BD, ne leur paraissait nullement une vieillerie. Au contraire, les enfants y entraient de plain pied et s’y plaisaient.  Malheureusement, cette œuvre sort rarement des réserves. Michel Laclotte, proche de Malraux et fondateur du musée d’Orsay, l’avait même pris comme exemple de peinture de mauvais goût à ne pas exposer. Pire, il l’a prêté au salon des Indépendants à l’occasion de son centenaire : les participants voulaient s’en moquer et montrer au public le genre de peinture “académique” dont ils se sont libérés. Les choses n’ont guère changé depuis.

Rochegrosse est un des derniers artistes dits pompiers. Il se singularise par un style très brillant et des thèmes souvent un peu délirants. On peut voir certaines de ses œuvres, en cherchant bien, dans quelques musées de province. Mais à Orsay, c’était une surprise, due sans doute à un effet de rotation des réserves. Il faut remercier le conservateur qui a permis sa présentation, car c’est une très belle peinture. Mais allez la voir sans tarder, car elle n’y restera peut-être pas très longtemps. 

Le musée d’Orsay a été fondé, en principe, pour montrer, l’art de 1848 à 1914, dans toutes ses composantes. Force est de constater qu’il y a composantes et composantes. Et Rochegrosse, comme tous les pompiers ne fait manifestement pas partie d’une composante digne de ce nom. 

En 1987, Michel Laclotte, inspecteur général des musées, chargé de la mise en place du musée d’Orsay, s’en explique très clairement dans la revue Le débat (N° 44). Il donne comme exemple même, de sa politique d’accrochage, son choix de refuser Parsifal parmi les filles-fleurs et de le renvoyer en réserve : « il [Parsifal] a provoqué un tel consensus dans le ricanement qu’il est retourné en réserve. Cela pour vous dire que nous nous sommes efforcés de toujours refuser la vulgarité en peinture ». 

Ce qui est reproché à Rochegrosse, c’est, semble-t-il principalement ses thèmes. Ils sont risibles, ridicules aux yeux des conservateurs. La qualité de sa peinture, pourtant très audacieuse à mes yeux, leur est absolument transparente. Ils ne s’intéressent pas à la facture, mais seulement au thème qui leur paraît pompier, justement. A cela, il y a une part de mauvaise foi ou de conformisme, car pour défendre la peinture qui leur paraît valable, par exemple l’impressionnisme, ils invoquent souvent la thèse de l’autonomie de la peinture. Autrement dit, l’idée que ce n’est pas le sujet qui compte, mais la façon dont la peinture est peinte. Par exemple, quand Manet peint une botte d’asperges, ce n’est pas important qu’il s’agisse d’asperges, de radis ou de courgettes. Ce qui est important, c’est la façon dont c’est peint. Alors pourquoi ne pas regarder la façon dont est peint Parsifal ?  Ne pourrait-il pas, lui aussi, même si le sujet paraît pompier, être peint de façon intéressante ? C’est être borné que d’écarter une œuvre principalement à cause de son sujet. A ce compte, ne faudrait-il pas aussi se priver d’écouter le Parsifal de Wagner, dont le livret a un peu vieilli ? Ne faudrait-il pas se priver de beaucoup d’opéras dont les sujets paraissent dépassés voire carrément désuets, mais qui pourtant sont des musiques sublimes ?  

Le Chevalier aux fleurs, Georges Rochegrosse, avant 1894, huile sur toile, 235,5 X 374,0 cm, Musée d’Orsay

Le sujet du Parsifal de Rochegrosse est-il d’ailleurs vraiment ridicule ? Que voit-on ? Un homme au milieu des femmes. Un homme qui se prend pour un chevalier et qui a l’air d’un idiot. Un homme qui vit dans sa bulle, protégé par sa cuirasse mais qui est remis en cause par la relation avec les autres. Quel l’homme n’a pas, à sa façon, vécu cette situation ? Quel est homme n’est pas concerné ?  

A l’époque de la création du musée, le problème qui se pose, à Michel Laclotte, n’est pas d’avoir insuffisamment exposé de peintres pompiers et académiques. C’est le contraire : le peu qui est exposé, semble déjà trop. Certains artistes modernes sont offusqués. Il y a, en effet, à Orsay, quelques murs où sont entassés des peintres académiques ou supposés tels. La plupart des grands artistes de cette mouvance très diversifiée, ne s’y trouvent pas. Et ceux qui y sont, sont représentés par une seule œuvre, souvent, d’ailleurs, mal éclairée. Mais c’est trop. C’est un tollé. Beaucoup d’artistes « modernes » considèrent qu’une revalorisation même minime des pompiers remet en cause la filiation de “ruptures” dans laquelle ils s’inscrivent. L’avènement de la modernité a pour eux une dimension téléologique. C’est pourquoi, il est si important que le récit de ses origines ne soit pas perturbé. La revue Le débat précise à juste titre : « les peintres contemporains se sentent directement […] contestés par la revalorisation […] induite par le musée. » 

Aussi, afin de ne pas troubler les artistes contemporains et pour faire preuve de bon goût, Michel Laclotte va-t-il, tout simplement, se livrer à une manipulation. Certes, il sait que “certains musées comme le Metropolitan Museum de New York, présentent volontairement dans les mêmes salles ou dans des salles très proches et sur un même plan les différents courants picturaux, les impressionnistes et les autres”. Cette possibilité aurait pu être suivie à Orsay. C’est même celle qui aurait due, à l’évidence, être mise en œuvre. Cependant cette éventualité a été vigoureusement écartée : “Nous avons voulu absolument éviter cette confusion. […] J’espère quand même que nous avons fait comprendre par l’accrochage notre point de vue critique. Le fait d’avoir mis dans une très bonne lumière et avec beaucoup plus d’espace Cézanne, Gauguin ou Monet indique bien notre hiérarchie. […] La salle suivante [une salle qui succède à des symbolistes appréciés de M. Laclotte] présente dans un accrochage beaucoup plus dense des artistes qui d’une certaine façon sont les épigones […] La hiérarchie esthétique n’est donc pas niée. Elle est inscrite dans l’espace du musée.” Quand à ceux qui sont considérés comme de vrais pompiers, leur sort est scellé. A la question : “les vrais pompiers, vous les avez exclus pour des motifs de programme ?”, Michel Laclotte répond sobrement : “oui, et aussi par souci de la qualité : pas de petits pâtissiers ni de harems bien léchés !”. C’est dit : Rochegrosse ne sera pas montré au public… 

On voit donc que, dès l’origine, ce musée a dénaturé sa mission de faire connaître cette période “dans toute ses composantes”.  On ne retient qu’une légende dorée, partant de Manet et aboutissant à l’art moderne. Tout le reste est marginalisé, voire oublié, introuvable, inaccessible. Avec son culte de l’impressionnisme et des avant gardes répertoriées, le musée d’Orsay a contribué très inopportunément à la prolongation d’une vision réductrice de notre passé. Le programme d’Orsay, aura donc été de réécrire l’histoire, en effaçant ce qui gêne. En France, l’histoire de l’art reste un voyage organisé dont il est très difficile de s’affranchir. Pourtant, sortir des sentiers battus, revisiter les expériences enfouies, c’est commencer à inventer le futur.

Article paru dans Écritique n12, Janvier 2011