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Pierre Lamalattie

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Mamma Andersson

L’attrait d’un authentique minimalisme figuratif

Certains artistes incarnent particulièrement bien le renouveau de la peinture figurative. C’est le cas de Mamma Andersson. Sa picturalité est sobre mais pleine de saveur. Il en est de même de son regard sur le monde qui brille par sa justesse, en évitant les sentiments inutilement démonstratifs.

La possibilité de la peinture

Mamma Andersson naît en 1962 dans le Nord de la Suède, région où la forêt boréale est omniprésente. C’est aussi une zone minière et industrielle. Elle connaît une enfance heureuse dans une famille populaire, appréciant beaucoup le cinéma qui s’impose à elle comme une sorte de culture maternelle. Son milieu est fort éloigné des questions artistiques. Le point important est que son père a un atelier où il aime bricoler. Elle a envie de bricoler, elle aussi, et dans un atelier. C’est comme cela qu’elle commence à peindre, très jeune.

Jusqu’à l’université, elle n’a presque aucun contact avec l’art contemporain, et c’est peut-être ce qui la protège et lui permet de persévérer dans sa voie. Elle fait ses études à l’Institut royal des arts de Stockholm. Dans cet établissement, peu de gens s’intéressent à la peinture, mais on ne l’empêche pas d’en faire.

Certains peintres, comme Guerchin ou Tintoret, doivent leur nom d’artiste à des circonstances fortuites. C’est aussi son cas. En effet, plusieurs étudiantes de cette école portent comme elle le nom d’Andersson. Comme elle est précocement mère, on l’appelle Mamma Andersson. C’est pratique. Elle garde ce surnom par la suite (son vrai prénom est Karin).

Picturalité et concision

Sa formation ne se limite nullement à ses études. Au contraire, pour elle comme pour beaucoup d’autres artistes figuratifs actuels, rien n’est plus important que d’explorer l’histoire de l’art. Elle se passionne pour Bonnard, De Chirico, Hammershoi, Van Gogh, Munch, la peinture chinoise, etc. Elle vient d’ailleurs de réunir un certain nombre de ses découvertes et de ses réflexions dans un livre fort intéressant.

Le démarrage de sa carrière internationale intervient lors d’une exposition de peintres suédois organisée aux États-Unis. Elle a la chance de faire partie de la sélection. Ensuite, tout s’enchaîne : Biennale de Venise, grandes galeries, etc.

On dit parfois, s’agissant d’un auteur, qu’écrire simplement demande beaucoup de travail. C’est un peu ça, la peinture de Mamma Andersson. Ce qui la caractérise, c’est d’abord un style concis, sans être pauvre. L’huile y est traitée en jus, traits et frottements. Parfois, sa peinture peu épaisse prend l’apparence de la gouache. Il peut y avoir des tracés de pinceau donnant une impression de fluidité. Souvent, elle s’appuie en contrepoint sur des fonds de couleur. Chez elle, le fond est volontiers gris-jaune ou orangé pâle.

Les humains, et tout le reste

Ses œuvres représentent en grande partie l’univers dans lequel elle vit. Un premier registre est constitué par des paysages nordiques, notamment dans les phases de décomposition comme la fin de l’automne ou le début du printemps avec la fonte des neiges. À cette latitude, la nature est une chose vaste, sombre et pourrissante. On y trouve souvent un mélange de neige et de gadoue sous des cieux plombés. Dans une de ses peintures, on aperçoit les derniers rougeoiements de l’automne se refléter dans les eaux noires d’un lac. Dans une autre, le dégel détrempe la forêt et les engins laissent de larges ornières boueuses.

Un second registre est constitué par des intérieurs de maisons suédoises. Ici, on découvre des chambres avec leur désordre, là, des cuisines avec leurs mille et un instruments épars, là encore, des enfilades de pièces et de couloirs. À chaque fois, des formes telles que tableaux, tables, lits, fenêtres délimitent des domaines géométriques qui fragmentent et dynamisent la composition.

Le troisième registre – le plus important – est le spectacle de la vie ordinaire. On y remarque, par exemple, des gens en réunion autour d’une table. Ici, ce sont des jeunes dans un pub, ou un repas de famille, ou encore deux femmes dans une salle de bains. Là, il s’agit de la préparation d’un tournage. Là encore, des peintres travaillent à plat sur le sol de leur atelier, etc.

Minimalisme figuratif

Toutes ces scènes sont traitées avec neutralité. Mamma Andersson évite le piège du pathos autant que celui de la positivité chère à notre époque. Sa peinture témoigne, mais elle ne juge pas. Les petits humains s’affairent à toutes sortes de choses bénignes et cela, semble-t-il, n’a guère plus d’importance que la vie des mulots. En réalité, Mamma Andersson est en affinité avec le courant du minimalisme figuratif : elle conjugue une belle économie de moyens dans sa manière avec une conception neutre et contemplative de l’existence.

Article publié dans Artension N°189 – Janvier/Février 2025