Entretien avec Yves Michaud

Yves Michaud, né en 1944, est philosophe. D’abord enseignant, puis homme de médias et blogueur, il est surtout connu pour ses essais. Il s’intéresse à de nombreux aspects de la vie actuelle. Cependant, l’art contemporain et l’esthétisation du monde ont une place centrale dans ses réflexions et ses engagements. De 1989 à 1997, il est directeur de l’École des beaux-arts. Un nouvel essai sur l’art est en cours d’écriture.

interview pour le magazine ARTENSION

Photographie : Jacques-Yves Gucia

Votre nom est souvent associé à l’idée d’« art à l’état gazeux », titre de votre fameux essai1 . Que faut-il entendre par ces mots ?

À l’époque, j’ai tout simplement voulu regarder ce qui se passait dans le domaine de l’art. J’ai fait une sorte d’enquête ethnologique sans jugement de valeur. J’ai observé qu’il y avait partout de plus en plus d’installations, d’événementiel. On voyait s’effacer les objets tels que peintures, sculptures, etc. On assistait à une multiplication des dispositifs synesthésiques, c’est-à-dire associant plusieurs sens. En particulier, le son était de plus en plus utilisé. Le terme de « gazeux » exprime en premier lieu la perte pour l’art de son statut d’objet au profit de manifestations plus insaisissables, immersives et souvent éphémères. Le second volet de l’idée d’art à l’état gazeux est le sentiment que ce « gaz » s’était diffusé en dehors de l’art et qu’il contribuait à une esthétisation du monde.

Par « esthétisation », voulez-vous dire que l’art prête son concours à une sorte de cosmétique généralisée ?

L’esthétisation est, en effet, générale. On pense évidemment au rôle envahissant des emballages. Mais ça va bien au-delà. Par exemple, quand on se rend dans une supérette, on voit qu’il ne s’agit plus d’un simple entrepôt de proximité. C’est désormais un espace esthétisé. Les restaurants, de même, sont nombreux à évoluer en expériences de cuisine. Dans mon livre sur Ibiza2 , j’ai analysé l’attitude touristique qui aboutit à une véritable « touristification » de la vie. Dans mon essai sur le luxe3 , j’ai montré l’esthétisation poussée touchant de larges secteurs. Dans mon prochain livre, cet aspect sera davantage développé.

Le mot « esthétique » a eu des acceptions très diverses au cours de l’histoire. Quel sens faut-il lui donner actuellement ?

L’évolution est importante, effectivement. Si l’on part de l’idée de beauté au XVIIe  siècle, un premier élargissement intervient au XVIIIe en prenant en compte les émotions et le sublime. L’abbé Dubos publie ainsi en 1719 ses très intéressantes Réflexions critiques sur la peinture et la poésie. Ensuite, il y a bien quelques tentatives, comme celle de Hegel, pour privilégier ce que l’art a de plus intelligible. Mais dans l’ensemble, la prise en compte des spectacles et de la musique amène à faire une place croissante à la synergie des sens et des émotions. Aujourd’hui, les environnements et les expériences d’immersion atmosphériques tiennent le devant de la scène. J’ai été frappé de voir que, parmi les chercheurs allemands, certains, comme Gernot Böhme, ont fait à peu près les mêmes observations. Ce n’est pas un hasard non plus si mes analyses ont été tout de suite bien accueillies par certains designers et dans l’univers de la musique techno.

Ce glissement de l’art contemporain vers les environnements ne le prive-t-il pas de la capacité à s’exprimer sur le monde actuel ? Est-ce que, en perdant sa dimension narrative, l’art ne finit pas par se désintéresser de la vie des humains et par devenir un peu stratosphérique ?

À mon avis, l’art a été siphonné de sa fonction narrative pour des raisons principalement techniques. De nouvelles possibilités sont en effet apparues, c’est le cas du cinéma, mieux à même de prendre en charge le récit. Du coup, l’art a dû s’adapter. Une partie des artistes a été poussée vers le formalisme, notamment vers l’abstraction ou encore l’art cinétique revenu en force ces derniers temps. Une autre partie des artistes s’est orientée vers ce que j’appellerais « l’étincelle poétique ». Par exemple, je suis très touché par les installations de David Hammons. La figuration, quant à elle, peut garder une pertinence à condition d’aller vers des créations oniriques, parodiques ou distanciées. J’ajoute qu’elle m’intéresse surtout quand on y sent un style. C’est le cas, entre autres, de Vincent Bioulès ou d’Antonio Lopez. Cependant, dans l’ensemble, les moyens de la peinture proprement dite me semblent un peu épuisés à l’heure actuelle. Toutefois, il faut être prudent et se rappeler que l’histoire de l’art ne progresse jamais linéairement et qu’il peut y avoir des redémarrages imprévus.

« Les moyens de la peinture proprement dite me semblent un peu épuisés à l’heure actuelle. Toutefois, il faut être prudent et se rappeler que l’histoire de l’art ne progresse jamais linéairement. »

Que pensez-vous des formes d’art populaire qui se développent en marge de l’art contemporain ?

Je me souviens d’élèves adeptes du land art qui voulaient créer une installation de coquelicots dans une friche périurbaine. Ils se sont heurtés à des grapheurs locaux. Ces derniers considéraient qu’ils étaient chez eux et que c’étaient eux qui faisaient de l’art digne de ce nom. Il y a eu des frictions, puis des compromis. L’important est qu’on ait découvert à cette occasion des créateurs vivant sur une planète très éloignée de celle de l’art contemporain. On s’est aperçu qu’ils formaient une communauté organisée, avec ses compétitions et ses jurys. Cependant, les arts populaires sont dans l’ensemble mieux pris en compte. L’effacement de l’idée de « grand art » et la massification y contribuent.

Photographie : Jacques-Yves Gucia

L’historiographie artistique me paraît fréquemment décevante, rabâchant des mouvements bien balisés et laissant une bonne partie de nos héritages dans l’ombre. Que pensez-vous de cette situation ?

Les lieux d’expositions sont asservis à des logiques de billetterie privilégiant les artistes déjà bien connus du public. Cependant, au-delà de cette tentation commerciale, force est de constater que la formation à l’histoire de l’art est souvent extrêmement conventionnelle. Il y a peu de gens très inventifs, peu de conservateurs d’envergure. On pâtit dans ce domaine d’un gros manque d’idées. J’ajoute que, ces derniers temps, l’art semble parasité par des obsessions américaines sommaires, importées sans nuances (transgenre, néocolonialisme, féminisme, etc.). Ayant longtemps été un militant de ces causes, je juge d’autant plus sévèrement les dérives actuelles.

Dans vos textes, vous opposez souvent Dada et Marcel Duchamp. Quelle est la portée de cette distinction ?

Le mouvement dada est très performant à cause de son caractère éruptif, provocant, violent, anar. Par exemple, quand Raoul Hausmann est à Ibiza, il vit avec deux femmes et danse nu sur la place du village. La référence à Duchamp a cependant pris l’ascendant ces dernières années et c’est dommage. Duchamp est un dadaïste de raccroc. Ses provocations au énième degré restent très convenables. C’est un intellectuel et on sent dans son œuvre un manque de vitalité.

« En ce qui concerne l’École des beaux-arts, l’abandon dans les années 1970 de tous les apprentissages élémentaires a eu tendance à transformer cet établissement en garderie pour enfants difficiles. »

Vous avez été directeur de l’École des beaux-arts. Que pensez-vous de l’enseignement artistique, qu’il s’agisse du secondaire ou des écoles supérieures ?

Dans le secondaire, les profs font plutôt du bon travail. Le problème est qu’en leur donnant une heure par semaine, leur action est très difficile, presque absurde. Il vaudrait mieux libérer de temps en temps des après-midi entiers pour pouvoir permettre des pratiques véritables. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans certaines ZEP et il faut regretter que l’expérience ne soit pas étendue. En ce qui concerne l’École des beaux-arts, l’abandon dans les années 1970 de tous les apprentissages élémentaires a eu tendance à transformer cet établissement en garderie pour enfants difficiles. Mon idée a été : de bonnes bases, des qualités humaines et des rencontres inspirantes. J’ai ainsi réintroduit des apprentissages (dessin et art des maquettes), mais sans revenir à une étroitesse académique. Il y a eu une politique d’artistes invités. Par exemple, Marina Abramovic, avec des initiations parfois rudes, a eu une grosse influence sur la maturation de certains étudiants. Enfin, des enseignements sur les arts « autres » (hindou, chinois, etc.) ont été mis en place.

Un débat a eu lieu cette année à l’École des beaux-arts dans le cadre du « Grand Débat », au même endroit que le fameux débat sur l’art contemporain de 1997. Quelles réflexions vous inspirent-ils ?

Pour celui de 1997, je n’étais plus directeur depuis quelques mois. Ce que j’en retiens est que la parole était verrouillée par une nomenclature. On avait affaire à un art institutionnel, un art de la bureaucratie. Depuis, les langues se sont un peu déliées, des critiques se sont exprimées, mais malheureusement les choses ont peu bougé. La rapide rotation des ministres a favorisé l’autonomisation du ministère de la Culture. Les Frac, dès le départ, se regroupent en un étrange syndicat. D’abord prévus à bon escient pour soutenir la création régionale, ils changent vite d’objectif et se mettent à constituer des collections « haut de gamme » avec des artistes nationaux et internationaux. Dans ce contexte, mes livres4 critiquant cet état de fait ont été très mal reçus.

Pourriez-vous donner pour finir un aperçu de vos goûts et de vos artistes préférés ?

Difficile d’être exhaustif. J’aime beaucoup Etel Adnan, artiste libanaise de 93 ans qui est aussi poète et écrivain. Il y a une sorte de concentration poétique dans les petits tableaux qu’elle peint, posés devant elle sur une table comme s’il s’agissait d’écrire sur une feuille. J’apprécie aussi Francis Alÿs, Belge vivant à Mexico. Il excelle dans la poésie à propos de presque rien, comme dans Parfois faire quelque chose ne sert à rien, où il pousse devant lui un bloc de glace dans toute la ville jusqu’à ce qu’il soit complètement fondu. Un mot sur Ann-Veronica Janssens et ses installations lumineuses très délicates. Parmi les artistes anciens, je citerais le Douanier Rousseau, Picasso des Demoiselles d’Avignon, Bonnard pour ses cadrages, Piero della Francesca pour l’impression de regard intérieur lié à sa pratique de la tempera, Rubens, surtout certaines œuvres de Munich, et Le Corrège, dans des tableaux sensuels et même libertins, tels que Jupiter enlevant Io.

Photographie : Jacques-Yves Gucia

1 L’Art à l’état gazeux. Essai sur le triomphe de l’esthétique, Hachette 2003.

2 Ibiza mon amour : Enquête sur l’industrialisation du plaisir, NiL 2012.

3 Le Nouveau Luxe, Stock 2013.

4 La Crise de l’art contemporain, Puf 1997. Et L’Artiste et les commissaires : quatre essais non pas sur l’art contemporain, mais sur ceux qui s’en occupent, Pluriel 2007.

Article paru dans Artension, Juillet 2019