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Pierre Lamalattie

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L’exception française est-elle vraiment une bonne idée ?

La France fait probablement davantage que ses voisins en faveur de l’art, ou plus précisément en faveur d’une forme d’art qu’on appelle, par abus de langage, art contemporain (AC). Mais, paradoxalement, l’horizon des artistes est ici, plus qu’ailleurs, bouché par une espèce d’enfermement dogmatique. Il y a là, une véritable exception française

L’art contemporain, en France, c’est d’abord un réseau d’institutions artistiques, désertes et repeintes en blanc tous les deux mois. Ce sont des catalogues d’exposition de cinq cents pages, écrits en style néoscolastique pour un public de doctorants. C’est un académisme qui, pour l’essentiel, s’est perdu dans un exercice de style, sans objet et sans public. Quelques tentatives ont lieu, ça et là, pour trouver des visiteurs, par exemple, en exposant l’AC dans un lieu touristique et en privilégiant des productions distrayantes, ayant valeur d’animations. Les farces géantes organisées à Versailles en sont un exemple. Cependant, quand on sort de l’hexagone, on est surpris de voir des expositions beaucoup plus éclectiques, ouvertes et intéressantes.  

L’envers du décor, en France, c’est un grand nombre d’artistes en difficulté, qui enchaînent galères et petits boulots, en regardant de loin, la fastueuse vacuité de l’art officiel.  

L’envers du décor, c’est aussi la marginalisation croissante des arts plastiques au sein de la culture contemporaine française. Le roman, le cinéma, la musique jeune, passionnent et font réfléchir les Français. Mais en ce qui concerne l’AC, peu de gens se sentent réellement concernés. L’AC s’adresse, peut-être, à des chercheurs, à des historiens d’art et, éventuellement, à des spéculateurs, mais il ne s’adresse pas ou peu aux hommes et aux femmes de notre temps. Il est presque toujours autoréférentiel, intello et nappé de verbiage. Le public français déserte l’AC, comme on fuit l’ennui.  

Les principales interprétations de cette situation, s’appuient sur la dynamique libérale du marché de l’art et sur l’interventionnisme excessif des pouvoirs publics. Je voudrais compléter ces explications en évoquant le rôle négatif de l’«histoire» de l’art, telle qu’on la pratique en France. 

L’histoire de l’art au présent fonctionne comme une sorte de validation de l’AC, par anticipation du jugement de l’histoire. Cette activité promotionnelle n’a, évidemment, rien de scientifique. Cependant, elle a une posture d’autorité qui intimide les Français : beaucoup n’osent pas s’intéresser à d’autres formes d’art que l’AC, de peur d’être pris pour des ringards. 

L’«histoire» de l’art ne se contente pas de peser sur le présent, elle instrumentalise le passé. Des deux derniers siècles, elle ne retient qu’une échelle de Jacob, partant de Manet et aboutissant à l’art moderne, puis contemporain. Tout le reste est oublié, introuvable, inaccessible. Avec ses méga-expositions impressionnistes à répétition, avec son culte sénile des avant gardes répertoriées, Paris reste figé dans une célébration réductrice de son passé. En France, l’histoire de l’art reste un voyage organisé dont il est très difficile de s’échapper. Pourtant, sortir des idées reçues, revisiter les expériences oubliées, c’est commencer à inventer le futur. 

L’exception française est pavée de bonnes intentions, mais il faudrait en sortir. Pour cela, il faut approfondir la critique de l’AC et convaincre les pouvoirs publics d’être plus attentifs aux conséquences de leurs interventions. Il faut aussi, bien sûr, ne pas hésiter à sortir des sentiers battus pour découvrir des artistes indépendants de talent, et il y en a… 

Article paru dans Artension, Janvier-Février 2013