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Pierre Lamalattie

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Sarah Jérôme : le lyrisme d’une puissante picturalité

S’il fallait trouver un nom indien à Sarah Jérôme, ce pourrait être Danse-avec-les-pinceaux. Née en 1979, cette artiste est, en effet, longtemps une danseuse classique. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle se tourne vers les arts plastiques, d’abord en étudiant, puis en se lançant avec envol dans la peinture, le dessin et la céramique. Artension vous l’avait fait découvrir en 2015 (n° 131), et suit toujours son travail avec attention.

@Antony Lycett

Ses compositions ont généralement quelque chose d’intime. On voit rarement des plans d’ensemble, mais juste des mains, des jambes ou des visages. On s’y touche, on s’y frôle. On se désire vaguement, on se dégoûte, plus certainement. Il y a des humeurs, des gênes et des souillures. On comprend que le corps de la ballerine, si gracieux, si simple vu de l’extérieur, est vécu par l’intéressée comme une entité organique ambiguë, douloureuse, voire inquiétante.

Comme les sentiments humains eux-mêmes, tout cela n’est pas toujours très clair. Cependant, ce qui est sûr, c’est que l’artiste ne décrit pas des actions à proprement parler, mais plutôt ces infimes moments inaboutis qui constituent la trame de nos existences. En cela, Sarah Jérôme s’inscrit pleinement dans la nouvelle conception de la notion de sujet en peinture. Elle ne raconte pas des événements ou des anecdotes, mais elle essaie d’approcher quelque chose de plus élémentaire, de plus instantané, de plus vague : des sortes d’infra-anecdotes.

Infra-anecdotes

Sarah Jérôme livre de très beaux dessins d’une belle concision, parfois enrichis de collages de fourrures et dentelles. Elle produit aussi des sculptures plutôt mélancoliques, assemblant en mode pantin désarticulé des membres en céramique. Cependant, c’est sa peinture qui paraît la plus marquante, avec une facture à la fois originale et reconnaissable. Cette artiste procède en effet avec des matières transparentes sur du papier-calque.

Cela a deux conséquences. D’abord, la surface lisse met en valeur les irrégularités de la touche. En effet, les variations d’épaisseur produisent une intensification ou un allègement de teinte. À l’intérieur du moindre coup de pinceau, les soies plus ou moins souples tracent des lignes plus claires ou plus sombres qui modulent la couleur. Ensuite, la transparence de la peinture s’ajoutant à celle du calque, il en résulte l’impression de quelque chose d’insaisissable et d’agréablement inédit.

Touching III, mine graphite sur papier-calque, 193 × 152 cm , 2020

Matrice abstraite

Sarah Jérôme engage ses compositions dans un tumulte abstrait de matières. Ensuite, des éléments figuratifs prennent place, parfois imaginés en cours de route. On sait que Goya commençait certaines petites peintures par des taches lui suggérant certaines choses qu’il précisait après : ici, une femme déshabillée sur un banc, là un moine avec son baluchon, etc. C’est un peu comme cela que procède souvent Sarah Jérôme. Le point particulièrement réussi est que les éléments figuratifs plus travaillés s’intègrent parfaitement à la matrice abstraite. Cela intéressera particulièrement les artistes confrontés à des problèmes d’hétérogénéité des registrations.

Finalement, Sarah Jérôme, comme beaucoup de peintres figuratifs contemporains, conjugue habilement deux traditions : d’une part l’abstraction qui lui inspire ses fonds ; d’autre part, une figuration s’enracinant dans la fin du XIXe siècle, notamment dans le symbolisme, pour les motifs qui donnent du sens à ses compositions.

Fugue 20, 87 × 117 cm ,2020

1979 : Naissance à Rennes.

1996-1999 : Conservatoire
national supérieur de danse
(Paris).

1999-2000 : Opéra
national de Lyon.

2001-2003 :
École nationale supérieure
des beaux-arts (Paris).

2011 : Premières expositions
collectives. Entre dans les
collections de l’artothèque
d’Annecy.

2013 : Première
collaboration avec la galerie
Doppelgaenger à Bari (Italie).

2015 : Première collaboration
avec la galerie Da-End à Paris.
Premières expos personnelles,
en France (Cahors, Paris,
Toulouse) et en Suisse
(Lugano).

2017 : Prix Antoine-Marin. Première collaboration
avec la galerie Vachet-Delmas
à Sauve (30).

2018 : Première
performance.

2020 : Parution
de Sarah Jérôme par Amélie
Adamo et Richard Leydier,
Les Presses du réel

Article paru dans Artension, Novembre 2020