François Houtin, L’hiver, 1984, Eau Forte, 24 x 18 cm

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Pierre Lamalattie

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De l’art et du jardin, la jouissance de l’enfermement

Quand  je  suis  dans  mon  lit,  en  général,  j’aime  être  bien bordé.  Je  crois  que  je  ne  suis  pas  le  seul  dans  ce  cas.  Je déteste qu’il y ait des courants d’air sur les côtés. Voilà mon problème ! En ce qui concerne le monde, j’ai le même point de vue. Je m’explique. J’éprouve de l’inconfort à songer au fait que l’univers est sans bords. La nature, c’est très sympa à petite dose. Mais en réalité, son caractère chaotique et infini s’avère vite dérangeant. Heureusement, il y a les jardins.

François Houtin, L’hiver, 1984, Eau Forte, 24 x 18 cm

Un jardin, c’est un peu comme le monde, mais en mieux, c’est-à-dire avec des bords et, si possible, avec des murs. La première chose qu’on comprend en entrant dans un jardin, c’est qu’il a des limites. On peut même dire que, bien souvent, plus il est petit, plus il est intime, plus il est jardin, en quelque sorte. Il substitue à l’infini naturellement linéaire et vertigineux un infini cyclique et replié sur lui-même qui est celui des petites déambulations et des cogitations jamais achevées. C’est typiquement l’expérience des moines tournant dans un cloître autour d’un petit enclos végétal. La principale qualité d’un jardin est cette sorte d’enfermement heureux qu’il procure.

Si je dis heureux, c’est aussi parce que le spectacle de la végétation y semble propice au développement de la vie intérieure. Évidemment, il y a toutes sortes de jardins. On peut planter des œillets d’Inde ou des bégonias en rang d’oignons. Cependant, une forme végétale particulièrement stimulante est celle de l’entrelacs. On sent bien que c’est celle que l’art a principalement retenue. Il faut se rappeler, par exemple, les tressages des vitraux cisterciens, les arabesques, les tapis persans, l’enluminure, l’art celtique, l’art gothique, l’art nouveau, la dentelle, etc. En mathématiques également, la théorie des nœuds représente indiscutablement l’un des domaines les plus exquis de la topologie. Quand on regarde certaines plantes comme la glycine, le lierre, le jasmin, la vigne et en réalité beaucoup d’autres, on ne sait plus où ça commence et où ça finit. La sève circule partout sans qu’on y comprenne rien. Les tiges se croisent et se nouent.

La pensée, c’est exactement la même chose. Je ne parle pas des idées rationnelles qu’on formule après beaucoup d’efforts, mais de la pensée naissante, celle qui est de l’ordre du songe, de la rumination voire du mysticisme. Il y a un intense plaisir à la sentir vivante, foisonnante et partant dans toutes les directions. Cependant, en même temps on comprend bien que l’esprit est plein de croisements, de nœuds – de complexes pourrait-on dire – qui le rendent inextricable et prisonnier de lui-même. Les jardins sont souvent une invitation à cette jouissance de l’enfermement.

Article paru dans Artension, Mars 2017