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Pierre Lamalattie

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Grand Palais : peut-on restaurer un art sorti de notre culture ?

Remis en cause autant par la crise sanitaire que par de nombreuses contestations, le projet de rénovation du Grand Palais est entièrement revu. Reste à savoir si on saura restaurer sans le dénaturer ce joyau néobaroque, et surtout si on lui rendra enfin les statues qui lui manquent cruellement.

L’entrée du Grand Palais, à Paris, lors de l’Exposition universelle de 1900. Au cours du XXe siècle, la partie centrale a perdu toutes ses statues.

Le 10 octobre, Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, annonçait une « réorientation » du « Nouveau Grand Palais ». Le projet conçu par l’agence LAN (460 millions d’euros) est abandonné. Il concernait presque uniquement des aménagements intérieurs, jugés par certains « pharaoniques ». Non seulement l’aspect patrimonial n’était pas pris en compte, mais des destructions navrantes avaient été envisagées côté square Jean-Perrin. Le Grand Palais est une sorte de cathédrale de la Belle Époque, mais il est depuis longtemps mal compris et mal entretenu. Il est cloisonné, entresolé, encombré. Sa statuaire est amputée, dégradée et maintenant sous filets. Dans un dossier publié en novembre 2018, Causeur a été l’une des rares voix à donner l’alerte, au sujet du bâtiment comme de la statuaire qui réunit une quarantaine des plus prestigieuses signatures de la fin du XIXe. À cette occasion, votre serviteur a souligné la nécessité d’inclure un volet restauration dans le projet de nouveau Grand Palais. Réjouissons-nous d’avoir été entendus.

Si l’enveloppe budgétaire reste inchangée, le projet intègre deux nouveaux objectifs. D’abord, justement, la restauration des façades, notamment des nombreuses sculptures qu’elles comportent. Le second, plus opérationnel, vise à simplifier les travaux pour pouvoir tenir l’échéance des Jeux olympiques dans un contexte rendu plus difficile par l’épidémie.

Reste à trancher un problème de taille. Au cours du XXe siècle, de nombreuses statues ont été déposées et envoyées en province, tandis que d’autres ont été cassées, voire perdues. C’est que le changement esthétique qui intervient dans l’entre-deux-guerres disqualifie cet art dit « néobaroque ». Ne comprenant plus cet édifice, nos aînés ont voulu le simplifier, le rendre par endroits presque néoclassique, bref, le dénaturer. C’est particulièrement le cas du grand portique est (face au Petit Palais) qui insuffle toute sa dynamique au bâtiment. Il est actuellement dépouillé de sept sculptures monumentales. Certaines de ces statues moisissent dans des squares et parkings de province. L’attique du Palais de la découverte souffre d’une amputation comparable.

La restauration peut consister en un simple traitement des statues en place, de façon à pouvoir retirer les filets. Une sorte de réparation, en somme. Le risque est d’empiler les interventions ponctuelles sans l’approche d’ensemble qui devrait évidemment, de mon point de vue, rechercher le rétablissement de la continuité néobaroque. Dans cette perspective, le retour des sculptures déplacées encore localisées paraît éminemment souhaitable ; il faudrait aussi examiner les choix envisageables pour pallier les manques trop criants, conformément à l’article 12 de la charte de Venise (texte international qui régit la déontologie de la restauration). Ce qui est en jeu, ce n’est pas le savoir-faire technique des intervenants. Il y a une philosophie, une intelligence de la restauration qui exige de se méfier aussi bien du trop que du trop peu. À Notre-Dame, les options les plus délirantes ont été envisagées ; il faut espérer qu’on ne favorisera pas, par un retour de balancier, une vision timorée inapte à redonner vie à ce bâtiment majeur.

Article paru dans Causeur, Novembre 2020