El espejo de Cronos, Roberto Matta, 1981, 313 x 495 cm. Banco del Estado de Chile.

Auteur

Pierre Lamalattie

Catégorie(s)

Index

Navigation

Date de publication

Agence spatiale et art spécieux

Le Centre National d’Études Spatiales (CNES), chargé du programme spatial français, est aussi un lieu privilégié pour “interroger la relation entre l’espace et les arts”. Gérard Azoulay, astrophysicien et responsable de l’Observatoire de l’espace, le laboratoire culturel, met en œuvre des programmes artistiques et culturels. Comme souvent l’extrême intellectualisation de l’art aboutit à des résultats inconsistants, comme cette sorte de cocotte en papier conçue par un artiste conceptuel et pliée en apesanteur à partir d’une feuille A4.

La cosmologie est une science difficile. Mais elle passionne ceux qui, comme moi, ne la comprennent que très partiellement. L’espace abonde en objets étranges semblant sortis de rêves ou de cauchemars. De plus, les théories physiques, tout en équations, donnent le sentiment que la matière elle-même est une sorte de fantaisie mathématique quasi abstraite. Faut-il penser avec Victor Hugo que l’univers est cet « immense essaim des rêves dont le flot à son bord n’est jamais revenu » ?

Agnes Meyer Brandis, Groose Analogue, 2012, vidéo Festival Sidération

C’est une vision du monde qui me dérange car elle est sous-tendue par une poésie de l’incompréhension. Elle convoque un ailleurs quasi impénétrable aux hommes, qui les pousse à considérer l’univers comme une extériorité, et in fine les tient à distance de l’espace. L’aventure spatiale, tout au contraire, rétrécit en quelque sorte notre monde mais nous garde partie prenante. Quand des astromobiles roulent à la surface de la planète Mars, des sondes spatiales sortent de notre système solaire, des télescopes spatiaux mettent à portée de regard des univers lointains, la distance est abolie, la pensée peut s’en emparer, le système solaire tout entier devient notre banlieue.

On ne veut pas aller dans l’espace uniquement pour regarder plus loin, on va plus loin pour regarder différemment notre Terre qui est devenue une planète au sein du système solaire. Les satellites qui observent la Terre nous ont aidés à effectuer ce renversement de perspective. Qui plus est, le fait d’être allé dans l’espace, d’avoir pu quitter la Terre, s’arracher à la gravité a modifié la condition terrestre de l’homme, lui a ouvert une alternative, du moins intellectuellement. Ce sont ces ouvertures qui me semblent aujourd’hui fécondes pour l’ensemble de l’humanité.

« On ne veut pas aller dans l’espace uniquement pour regarder plus loin, on va plus loin pour regarder différemment notre Terre. »

Cristina De Middle, Jambo, 2012, photographie, Festival Sidération

La fascination pour la science pousse parfois les arts à privilégier les formes géométriques. Par exemple, certains cubistes se réclament des nouvelles géométries non euclidiennes. De même, le palais de la Découverte a fait longtemps masquer ses décors Belle Époque, riches en nus féminins, jugés incompatibles avec une certaine idée de la raison scientifique. Cette influence géométrisante vous semble-t-elle toujours d’actualité ?

Cette fascination perdure pour nombre d’artistes qui somme toute s’intéressent plus à l’univers, considéré comme un désert humain et uniquement voué à l’abstraction, qu’à l’aventure spatiale, qui se nourrit du rapport de l’homme à l’espace. De fait aujourd’hui, ce sont plutôt les sciences humaines qui seraient le plus à même d’offrir à l’art contemporain une manière de saisir les objets scientifiques en prenant justement en compte les dimensions historiques, sociologiques, anthropologiques qui les caractérisent. Il faudrait souligner l’apport des philosophes, par exemple Emmanuel Levinas, qui le premier, lors du vol du premier homme dans l’espace, Youri Gagarine, a pointé le changement induit par le fait de s’arracher enfin au «lieu », notre Terre en l’occurrence. Déconstruire, poser un regard dessillé sur l’époque, analyser l’intemporalité de certaines situations, etc., sont des préoccupations communes aux sciences sociales, à la philosophie et à l’art contemporain.

Les chercheurs utilisent souvent le mot de « beauté » pour qualifier des théories. Que pensez-vous de la notion de beauté, en sciences et en art ?

Il est vrai qu’on recourt fréquemment au terme de beauté pour des théories. Mais en réalité, ce dont il s’agit, c’est d’une conjonction de simplicité et d’efficacité. Il faut se méfier de ces déplacements lexicaux où le sens originel des mots se perd. Le monde scientifique est souvent friand de métaphores flatteuses en provenance de l’univers artistique. Pour ce qui est de l’art, la notion de beauté a longtemps été centrale, mais je ne crois pas que ce soit un concept toujours pertinent pour l’art contemporain. Ce qui me paraît important en art de nos jours, ce n’est pas la beauté, ce sont plutôt les capacités de produire des déplacements de la pensée et de la sensibilité.

Vous n’êtes pas sensible, dans votre vie personnelle, par exemple à la simple beauté d’une femme ou d’un homme ?

 Comme tout un chacun, j’y suis sensible, mais la «simple beauté » ne serait-elle pas justement une chose très complexe dont on ne souhaite pas toujours démêler l’écheveau de sentiments, pensées, sensations et pulsions dont elle est tressée ?

On va bientôt commémorer les cinq cents ans de la mort de Léonard de Vinci qui incarne une sorte de fusion entre l’art et l’esprit scientifique. Qu’en pensez-vous ?

Léonard de Vinci est ce que l’on pourrait appeler un « objet massif». Il concentre la lumière et occulte les alentours. Aussi, il faut éviter les illusions et les malentendus liés à la popularisation de son génie. D’abord, Vinci s’illustre davantage dans le domaine de l’invention technique qu’en science proprement dite. Dans l’imaginaire collectif, et certainement pour beaucoup de scientifiques et artistes qui se réclament des relations entre les arts et les sciences, il incarne un mythe, celui de l’ingénieur-artiste qu’il faut considérer avec précaution. Aujourd’hui, la recherche scientifique est un processus très collectif, profondément différent du travail de création des artistes. Souvent les analogies ne sont que formelles entre les deux domaines. La recherche en sciences exactes ou en sciences humaines peut nourrir les processus de création, l’inverse est extrêmement rare et il n’est pas certain qu’un processus commun ait beaucoup de réalité et conduise à la production d’œuvres intéressantes La légende de Vinci induit la recherche d’un but, d’un modèle, en grande partie trompeur et pas toujours fécond.

Quels sont les artistes qui vous marquent personnellement ?

Je songe à Hubert Robert et à son thème de la vie dans les ruines. Je suis également passionné par Kazimir Malevitch, son sens de la rupture, sa capacité à s’inscrire dans le monde par la pensée. J’aime beaucoup Roberto Matta, qui a traversé le XXe siècle. Son œuvre fait émerger un univers proliférant et souvent jubilatoire. Et surtout, j’ai eu la joie de le connaître [une grande lithographie de Roberto Matta orne le bureau de G. Azoulay, NDLR]. Cela a certainement conforté mon désir de travailler avec les artistes.

El espejo de Cronos, Roberto Matta, 1981, 313 x 495 cm. Banco del Estado de Chile.

Article paru dans Artension, Mars-Avril 2019