The Adoration of the Cage Fighters, Grayson Perry, 2012, broderie

Habiter selon Stéphane Plaza, Grayson Perry et Martin Heidegger…

Une fameuse émission de télé intitulée « Maison à vendre » propose de relooker des maisons pour aider leurs propriétaires à mieux les vendre. Le moment fort de chaque séquence est celui où on pénètre chez les gens concernés avec le sémillant animateur, un certain Stéphane Plaza…

Souvent, on découvre des décors saturés de bibelots, de napperons, de photos de famille, de cartes postales punaisées, de chromos encadrées, de Bambi, de vierges de Lourdes ou de Fatima, de trophées de chasse ou de sport. On se gondole de tant de ringardise. Les occupants eux-mêmes rient de bon cœur. Tout va être gaiement épuré et upgradé en blanc, taupe et design. C’est bien, les émissions où il y a de la bonne humeur. Mais moi, ça me rend triste. Rien ne m’émeut plus que cette façon dont les gens, surtout ceux des milieux modestes, personnalisent leur maison.

J’ai d’ailleurs été frappé lors de la récente exposition « Grayson Perry », à la Monnaie de Paris, par le fait que cet artiste éprouve une tendresse similaire pour l’habitat populaire de l’Essex dont il est originaire. L’utile et le confortable, ingénieusement disposés, se marient avec une foultitude d’objets donnant aux habitants du plaisir à voir, ayant du sens pour eux ou gardant trace de leur histoire. En fin de compte, ces gens se sont construit un monde : leur monde. C’est émouvant. On peut appeler cela « habiter ».

The Adoration of the Cage Fighters, Grayson Perry, 2012, broderie

habitation et logement

De nos jours on parle plus volontiers de logement que d’habitation. Le mot de logement a cependant une origine étonnamment restrictive. Il dérive d’un vocable désignant de simples cabanes de feuilles (même origine que leaf, en anglais). Ensuite, il devient une expression militaire, quand il faut dresser un camp ou réquisitionner momentanément de quoi abriter la troupe. C’est aussi un terme de mécanique, quand une pièce se loge dans son emplacement. Le logement est un volume dans lequel on peut provisoirement placer des choses ou des gens. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui on qualifie les appartements principalement en nombre de mètres carrés. Un jeune professionnel peut y «poser son sac» avant de repartir ailleurs.

L’architecture moderne et contemporaine brille souvent par une déconnexion complète entre concepteurs de logements et futurs occupants. En outre, l’attribution de logements sociaux relève de logiques relativement impersonnelles où il est surtout question que son dossier finisse par arriver dans la bonne case administrative. C’est dire que le mot de logement traduit une restriction de la notion d’habitation à ses aspects les plus pratiques, si respectables soient-ils.

Mosaïque sur maison à Raveau (58), Évelyne Dantel, depuis 2011

toutes les dimensions réunies

Cette restriction, symptomatique de notre temps, a fait l’objet de nombreuses analyses. L’une des plus intéressantes est peut-être celle de Martin Heidegger (1889-1976), dans une conférence de 1951 intitulée « Bâtir habiter penser». Pour lui, «la véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logements», même s’il est évidemment légitime de prendre en considération cet aspect. La crise tient principalement au fait que ce qui constitue l’habitation est en grande partie négligé ou oublié. Il «faut d’abord apprendre à habiter», dit-il, et « chercher l’être de l’habitation ». Dans cette perspective, Heidegger martèle la proximité essentielle entre habiter et être (ou plus précisément « être-là »). Il illustre cette idée en évoquant le mot du vieux haut-allemand buan qui signifie « habiter » puis « bâtir », et qui donne l’actuel bauen (même sens) mais aussi ich bin, du bist (je suis, tu es).

L’habitation digne de ce nom est celle qui fait vivre toutes les dimensions de l’existence, celles apparemment matérielles comme les activités pratiques et productives, mais aussi celles plus mentales comme «l’attente des divins» ou la pensée de la mort. Bref, on résoudra peut-être un jour la crise du logement, mais on n’est pas prêt d’épuiser la question de l’habitation. Et c’est tant mieux.

Sans titre, Nabarus, 2015, acrylique et papier collé sur toile,120 x 80 cm

Article paru dans Artension, Juillet-Août 2017