Jeff Koons et François Pinault

Jouer sur l’histoire de l’art, un sport de collectionneur

Outre la passion pour l’art et d’éventuelles préoccupations financières, les collectionneurs obéissent à un ensemble de motivations d’ordre psychologique et social. C’est ce que nous apprennent des études sociologiques récentes ainsi que les éclairages des historiens de l’art qui se sont penchés sur la grande période du collectionnisme, à la fin du XIXe . Décryptage.

Tout d’abord, une collection d’art contemporain est, qu’on le veuille ou non, un marqueur social. Certes, on ne peut la réduire à cela et l’univers des vrais amateurs est très varié. Cependant, certains achats à des prix extravagants sont régulièrement fêtés par la presse comme de véritables records sportifs. On garde à l’esprit ces photos de collectionneurs posant, qui devant son Basquiat, qui devant son Jeff Koons.

S’ajoute à cela une distanciation culturelle. Ceux qui « comprennent » l’art contemporain font figure d’incaminanti, et les autres de blaireaux. Ils partagent une sociabilité entre happy few. En outre, ils se rapprochent de la condition artistique, substitut d’aristocratie analysé par la sociologue Nathalie Heinich, dans un contexte où l’aristocratie de naissance a perdu sa légitimité. Ils fréquentent des créateurs et, surtout, en étant auteurs de leur propre collection, ils deviennent eux-mêmes des sortes d’artistes. C’est en tout cas la thèse de José Alvarez dans sa biographie intitulée François Pinault, artiste contemporain (voir article p. 27).

Antoine de Galbert © Thierry Borredon pour Artension

REVANCHE SOCIALE ET QUÊTE DE RECONNAISSANCE

Les parcours de vie des collectionneurs sont souvent éclairants. Les plus typiques comportent la séquence suivante : origines modestes, fortune rapide, déficit de reconnaissance, intérêt tardif pour l’art centré sur la création récente, collection censée déranger les goûts bourgeois ordinaires. Citons l’inévitable docteur Barnes (1872-1951). Fils d’un garçon boucher de Pennsylvanie, il fait des études de chimie, puis commercialise un antiseptique qui connaît un immense succès. Se sentant perçu comme un nouveau riche, il nourrit une volonté de revanche sociale quasi paranoïaque. Il constitue une vaste collection et impose des artistes impressionnistes et modernes français heurtant, croit-il, les goûts de ses contemporains. Plus près de nous, François Pinault a un parcours très similaire. Il naît en 1936 dans une famille de petits paysans bretons. Adolescent enragé et se sentant humlié, il est taraudé par un fort désir de revanche. Il quitte l’école à 16 ans et se lance dans la vie active. Il constitue à une vitesse époustouflante l’empire du bois, puis du luxe, qu’on lui connaît. Ce n’est que parvenu à la maturité qu’il commence à s’intéresser à l’art contemporain. À présent, sa collection de premier plan comporte toutes les grandes signatures de la planète, avec une occurrence plus marquée des artistes radicaux, voire trash.

On pourrait faire une remarque assez voisine à propos de l’importance des collectionneurs originaires de minorités ethniques ou religieuses. Il faudrait citer des Russes comme Morozov (1871-1921) ou Chtchoukine (1854-1936) issus de la minorité des vieux-croyants. De même, les collectionneurs juifs sous la IIIe République ont un rôle éminent en France. Citons Hayem (1839-1902) – étudié par Benjamin Foudral –, homme avisé et cultivé, grand ami de G.Moreau, qui souffrait d’être perçu comme un vendeur de cravates du Sentier.

Ivan Morozov, Valentin Serov, 1910, tempera sur carton, Tretyakov Gallery, Moscou

DE LA DESTRUCTION CRÉATRICE À LA CRÉATION DESTRUCTIVE

L’économiste autrichien Schumpeter (1883- 1950) propose une intéressante théorie de la croissance. Pour lui, la dynamique capitaliste tient avant tout à l’innovation. Cependant, chaque innovation conduit des pans entiers de la production à s’étioler et à disparaître. La marine à vapeur remplace celle à voiles. La photo numérique évince l’argentique. Le dernier Smartphone rend obsolète le précédent, etc. Chaque fois, création et destruction sont intimement liées. C’est ce que résume le concept de « destruction créatrice ».

Un aspect moins connu de la pensée de Schumpeter concerne la psychologie des entrepreneurs. L’innovation, la vraie, se produit dans l’incertitude. Elle se prête mal à des calculs d’optimisation des profits attendus. L’innovation relève plutôt d’éléments irrationnels, comme le désir de percer, l’enthousiasme à créer, la combativité, le goût de l’aventure, etc. En réalité, on comprend, en lisant Schumpeter, qu’au cœur du capitalisme il y a les valeurs de la « destruction créatrice ».

Dans un petit livre passionnant intitulé L’Innovation destructrice (Plon 2014), Luc Ferry montre que cette culture, caractéristique des acteurs économiques, déteint sur leurs choix artistiques lorsqu’ils se font collectionneurs : « C’est sans doute dans cet art qu’on a dit “moderne”, puis “contemporain”, que la logique capitaliste de l’innovation destructrice a atteint son sommet – ce qui nous permet de comprendre au passage le succès paradoxal qu’il rencontre dans le monde bourgeois et le désintérêt quasi général qu’il suscite dans ce qu’on appelait naguère encore le peuple. »

La “Salle Matisse” du palais Troubetskoï de Sergueï Chtouchkine, photo collection Delocque-Fourcaud

L’HISTOIRE DE L’ART ORIENTÉE PAR LES COLLECTIONNEURS

Dans nombre de fondations, on retrouve des exemplaires d’un peu toutes les mêmes stars internationales. Cependant, beaucoup de collectionneurs ont aussi la tentation d’acheter des artistes émergents moins chers et plus spéculatifs, ou au moins des émergents primo validés. C’est à ce moment que s’exprime leur goût personnel. En réalité, dans bien des cas, c’est moins un goût qui s’affirme que des valeurs, et tout particulièrement ce sentiment si schumpétérien que l’artiste a quelque chose de novateur, de subversif, d’avant-garde, de clivant, qu’il dérange, qu’il fait table rase, etc.

Là où l’on a le plus de recul pour comprendre l’influence des collectionneurs, c’est en examinant ce qui s’est passé il y a un peu plus d’un siècle. Des capitaines d’industrie comme Morozov, Chtchoukine, Barnes, etc., achètent massivement. Leur choix se porte sur les créateurs leur paraissant en position de challengers, voire de contestataires : impressionnistes, postimpressionnistes et premiers modernes. Ces collectionneurs sont admirés aujourd’hui pour leur merveilleuse perspicacité à reconnaître avant les autres les artistes d’avenir. C’est probablement une vision naïve des choses. On pourrait utilement inverser la perspective. Ils ne devancent pas le grand récit de la marche en avant vers la modernité, ils contribuent à le construire en investissant et en promouvant massivement certains mouvements. Qui connaît la richesse et la diversité de la fin du xixe et du début xxe ne peut que s’étonner de la lecture partiale et appauvrie qui en résulte encore aujourd’hui.

À notre époque, les grands collectionneurs disposent de moyens parfois considérables, en tout cas très supérieurs à ceux des institutions publiques. Ils ont des stratégies efficaces profitant de leur savoir-faire managérial. En particulier, ils ne se contentent pas d’acheter, mais interviennent activement à tous les niveaux de la filière. C’est dire qu’ils peuvent avoir une influence significative sur l’histoire de l’art qui s’écrit. Ceci peut être très profitable à la création. Il peut aussi y avoir des effets pervers. Comme toute activité humaine, collectionner est positif ou négatif selon ce qu’on en fait.

Portrait de Sergueï Chtchoukine, Christian Cornelius (Xan) Krohn, 1916. Huile sur toile, 191 × 88 cm, Musée d’Etat de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Article paru dans Artension, Mars-Avril 2019