On connaissait les bières de Noël, les thés de Noël, les concerts de Noël, etc. Maintenant, les libraires sortent (ou ressortent) comme cadeaux de fin d’année de beaux livres sur les artistes femmes. Laure Adler domine le genre avec ses « best-sellers » de saison. Après avoir coécrit Les Femmes artistes sont dangereuses, elle enchaîne avec Les Femmes artistes sont de plus en plus dangereuses. On apprend qu’on « ne naît pas artiste, on le devient ». Ceci concerne évidemment les femmes pour qui il s’agit d’un « combat permanent, dangereux, épuisant physiquement, intellectuellement et psychiquement. »

Pas si dangereuses que ça …
Qu’on se rassure, on peut offrir ces livres aux petits enfants : les vies des femmes en question sont aimablement euphémisées. Voici deux exemples :
On apprend que Tamara de Lempicka est « une femme forte et indépendante ». Voilà qui ne mange pas de pain ! Mais rien n’est dit de ses amours fascistes d’Italie. Comme Coco Chanel ou Arletty, l’émancipation de cette femme de caractère la pousse vers les puissants de son temps. Je trouve cela intéressant à savoir, mais évidemment, ça ne va pas dans sens édifiant de l’ouvrage.
Autre exemple : Camille Claudel. Il n’est pas fait état de son antisémitisme virulent et de ses positions antidreyfusardes la privant de nombre de commandes. Il n’est question que de ses relations avec Rodin. On apprend même bizarrement « qu’après sa rupture avec Rodin, elle continue de sculpter durant quelques années dans une veine plus décorative. » Or, justement, c’est en se détachant du maître de Meudon qu’elle développe ses thèmes les plus personnels, comme la vieillesse et la souffrance. Les auteures seraient-elles atteintes à leur insu d’un machisme systémique ?

Rangée du bas : reconstruction par Anna Coleman
C’est surtout la modernité qui invisibilise beaucoup d’artistes, donc beaucoup de femmes
Laure Adler est, comme beaucoup ces derniers temps, à la recherche de femmes artistes. Cependant, elle passe à côté de domaines où il y en a de nombreuses. En effet, elle reste tributaire du grand récit de la modernité et de l’art contemporain. Au fil des pages, on va donc de Marie Casatt en Sonia Delaunay. On ne coupe pas à l’inévitable Fridha Kalho et on aboutit aux Annette Messager et autres Orlan. C’est le parcours habituel. On se croirait à Beaubourg.
À la Belle Époque, il y a pourtant de nombreuses autres femmes aux talents variés. Par exemple, Anna Coleman (1878-1939), est une sculptrice néobaroque américaine intéressante. Non seulement elle a une belle œuvre, mais pendant la Grande Guerre, elle crée à Paris un remarquable atelier de masques-prothèses pour les gueules cassées.
S’agissant des peintres, citons dans la période suivante, Lotte Lazerstein (1898-1993). Elle porte en Allemagne la peinture naturaliste à des sommets, tout en restant rarement mentionnée. Son Abend über Postdam est un chef d’œuvre absolu traduisant la tristesse inhérente à la montée du nazisme. En danger comme juive, elle réussit à fuir en Suède. Mais dans ce pays, après-guerre, la mode de l’abstraction la prive de collectionneurs.
Laure Adler et Camille Viéville, Les Femmes artistes sont de plus en plus dangereuses, Flammarion.
Article publié dans Causeur, Février 2024





