La Samaritaine, 1908

La Samaritaine, ce qu’il en reste, ce qu’on en fait

Créée il y a un siècle et demi, la Samaritaine, désormais reconfigurée par LVMH, ne sera plus jamais ce qu’elle a été : un grand magasin populaire cher aux Parisiens. On trouve tout à la Samar, y compris l’histoire de la capitale…

Tout commence en 1881 grâce à l’amitié entre Émile Zola et Frantz Jourdain.  Le premier, journaliste   et   auteur   de   romans, est   âgé de 41ans.  Le second, 34ans, est auteur et critique, mais il exerce en plus le métier d’architecte.   Une   passion commune   pour l’art et une sensibilité naturaliste rapprochent les deux hommes.

La Samaritaine, 1908

Zola  envisage  d’écrire  un  roman  consacré  à  l’univers des grands magasins. Chez lui, la préparation d’un texte est une affaire extrêmement méticuleuse. Il s’adresse à Jourdain  pour  comprendre  très  précisément  en  quoi consiste  ce  genre  de  bâtiment.  Le  jeune  architecte n’a  construit  que  de  petits  ouvrages,  mais  il  prend  la demande de son ami très au sérieux. Il imagine le grand magasin idéal dans ses moindres détails en se nourrissant de l’expérience de ceux existant déjà. Finalement, dans Au  bonheur  des  dames,  Zola  ne  retiendra  pas toutes les idées de Jourdain. Celui-ci est en avance sur son temps et Zola préfère coller à la réalité. Cependant, à ce stade, Jourdain a finalisé un projet de grand magasin plus beau et plus fonctionnel que tous les autres. Il ne reste qu’à trouver le commanditaire. Il se trouve que Jourdain  s’occupe  de  l’entretien  d’un  immeuble  vers le  pont  Neuf.  En  sortant,  un  jour,  il  croise  un  certain Ernest  Cognacq.  Il  s’agit  d’un  ancien  vendeur ambulant  ayant  exercé  sur  le  pont  Neuf  et  surnommé le «Napoléon du déballage». Son «parapluie» se situait à côté d’une pompe à l’effigie de la Samaritaine (figure de  l’Évangile  de  Jean).  Il  a  créé  en  1870  une  boutique à  proximité,  qu’il  a  baptisée  de  ce  nom.  C’est  un  type travailleur. Sa devise est «Per laborem» et ses employés l’appellent «le père Laborem». Sa femme, Marie-Louise Jay, ex-chef de rayon au Bon Marché, l’aide, le finance et le conseille. Les époux connaissent le succès. Du coup, ils ambitionnent de créer un véritable grand magasin et prévoient pour cela une vaste extension de leurs locaux. Jourdain est l’homme de la situation.

Frantz  Jourdain  fait  partie  d’une  génération  d’architectes  qui  a  des  idées  «nouvelles».  À  ses  yeux,  les constructions   bourgeoises   de   Paris   manquent   de fantaisie,   soucieuses   qu’elles   sont   de   donner   trop exclusivement l’image de l’ordre et de la richesse. De plus, une réglementation archaïque interdit les auvents et  surplombs,  contrairement  à  ce  qui  se  fait  dans  les autres   villes   d’Europe.   Enfin,   l’haussmannisation de  la  capitale  impose  des  standards  contraignants. Viollet-le-Duc (1814-1879) s’est souvent insurgé contre ce conformisme. Cependant, ce dernier, à force d’étudier les motifs anciens, notamment de la période gothique, instille  dans  l’esprit  de  ses  jeunes  confrères  un  goût plus  délié,  plus  inventif,  désireux  de  courbes,  d’arabesques,  de  lyrisme,  d’envolées.  L’influence  de  l’Anglais  William  Morris  (1834-1896)  va  dans  le  même sens. Dans ce contexte, Frantz Jourdain devient l’une des figures de proue de ce que l’on appelle bientôt l’Art nouveau.

Regardant de haut un nouveau venu nommé Jacques Chirac, Olivier Guichard, baron du gaullisme, aurait dit de lui : «Il s’habille à la Samaritaine.»

Se  référant  peut-être  au  cossu  Printemps  ou  au  Bon Marché  préexistants,  Jourdain  dit: «Ma  bâtisse  n’est pas  une  matrone  austère,  c’est  une  petite  dame  un  peu folle  qui  fait  aux  passants:  Psst!  venez  donc!»  Son édifice comporte des coupoles, des marquises (auvents vitrés) et tout un décor qui en fait une merveille de l’Art nouveau. Le succès est immense.

Après   la   Première   Guerre   mondiale,   la   réussite commerciale  se  poursuit.  Une  nouvelle  extension  est envisagée   en   remplacement   d’un   îlot   d’immeubles vétustes séparant les bâtiments existants des quais de la Seine. Les autorités de la ville en acceptent le principe, mais posent des conditions. D’abord, le projet doit être confié non à Frantz Jourdain lui-même, mais à un jeune architecte de son cabinet, un dénommé Henri Sauvage. Ensuite, les édiles exigent que soient abattues la façade principale  et  les  coupoles  de  Frantz  Jourdain,  désormais  jugées  insuffisamment classiques. Les ornements Art nouveau restants seront en outre ripolinés en beige pour imiter la pierre. Les décors tels que les marquises seront  déposés.  L’un  des  plus  beaux  ensembles  Art nouveau  de  Paris  est  ainsi  irréversiblement  massacré, du vivant de son créateur, à peine plus de cinquante ans après avoir été construit.

Pour  comprendre  cette  catastrophe,  il  faut  prendre  la mesure  du  changement  de  goût  intervenu.  L’Art  déco succède,  en  effet,  après  la  Première  Guerre  mondiale, à  l’Art  nouveau.  Certes,  dans  les  pays  moins  touchés par  le  conflit,  la  discontinuité  entre  ces  deux  styles s’estompe.  Cependant,  partout  s’affirme  l’attrait  pour une  sorte  de  néoclassicisme,  soucieux  de  raison  et de  monumentalité.  On  ne  recule  pas  devant  un  style parfois froid, pesant, terne, voire un peu inquiétant. Le palais  de  Chaillot  illustre  à  l’état  pur  cette  évolution. En effet, à l’occasion de la préparation de l’Exposition universelle  de  1937,  cet  édifice  remplace  le  palais  du Trocadéro  que  l ’on  détruit,  car  il  est  jugé  trop  fantaisiste, trop exotique. Les photos montrent à quel point le nouveau bâtiment est d’un style comparable au pavillon de  l’Allemagne  nazie  et  à  celui  de  l’Union  soviétique, implantés   pour   l’occasion   juste   à   côté.   Certaines des  sculptures,  toujours  visibles,  représentent  même d’étranges super-héros musclés apparentés au goût des régimes totalitaires. On sait d’ailleurs qu’Hitler, lors de sa visite éclair à Paris trois ans plus tard, en 1940, appréciera beaucoup le palais de Chaillot. L’attrait de l’ordre et le mépris de la fantaisie sont donc dans l’air du temps.

Cette   espèce   de   brutalisation   de   l’architecture   est cependant tempérée par la permanence d’un goût pour la décoration qui donne son nom à l’Art déco. Le décor certes beaucoup moins abondant et déjanté qu’avec l’Art nouveau. Il procède surtout d’une tendance générale à la géométrisation dont le cubisme est l’une des composantes. On perd cette virtuosité qu’a eue l’Art nouveau à  représenter  des  corps  et  des  végétaux  extraordinairement  bien  compris.  L’art  s’éloigne  du  monde  réel.  Il s’autonomise.  Cependant,  les  décors  sont  plaisants  et parfois même brillants. Ils évoquent notamment la joie de vivre des Années folles.

Le bâtiment de Sauvage puise dans ces deux tendances. Il revêt d’abord une monumentalité massive qui est au goût du jour. C’est dans ce sens que les autorités poussent de toutes leurs forces, croyant incarner le bon goût classique. En outre, elles interviennent pour réduire encore la  part  de  la  fantaisie.  Une  commission  demande  de retirer des mosaïques prévues. Un ministre fait supprimer toutes les couleurs envisagées. On exige de la pierre, matériau jugé plus honorable que les ossatures en métal perçues comme prolétariennes. Cependant, la présence de décors maintenus dans les hauts niveaux et les larges verrières en forme de bow-window donnent à la façade un visage quand même plaisant. En fin de compte, les Parisiens adoptent l’immeuble de Sauvage qui incarne désormais à leurs yeux la Samaritaine.

La Samaritaine  s’avère  un  patrimoine  d’autant  plus précieux que beaucoup d’autres bâtiments Art nouveau et Art déco sont détruits sans états d’âme jusque dans les années1970. Quand on va à Barcelone, à Prague, à Vienne, à Budapest, à Riga, partout on s’émerveille des fastes de ces mouvements. À Paris, bizarrement, l’héritage  est  nettement  plus  clairsemé.  Un  grand  nombre d’hôtels particuliers, de magasins, de bâtiments publics, sans   parler   des   nombreux   bordels,   sont   éliminés comme choses dépassées. Le plus étonnant est que, dès la Belle Époque, on prend l’habitude de détruire à tour de  bras.  C’est  le  cas  notamment  lors  des  expositions universelles.  Les  architectes  et  artistes  de  tous  ordres se  surpassent  pour  produire  des  merveilles  qui  sont pour la plupart abattues aussitôt le grand rendez-vous terminé. L’Art déco, quant à lui, est mis à contribution pour  affirmer  le  prestige  de  la  France  dans  des  lieux dont  l’avenir  est  hypothéqué  comme,  par  exemple,  les métropoles  de  l’empire  colonial  ou  encore  les  paquebots.  Dès  lors,  un  gigantesque  gâchis  prive  en  grande partie Paris d’un héritage qui aurait pu être beaucoup plus diversifié, laissant à la capitale son visage principalement haussmannien.

Les halls et les verrières du Magasin 2 réalisés par Jourdain dès 1910.
© Archives de La Samaritaine

La Samaritaine n’est pas seulement un bâtiment. C’est aussi un grand magasin qui, à son apogée, est le numéro un en France. Dans l’entre-deux-guerres, il fait travailler 20000 personnes. Son slogan le plus fameux est: «On trouve tout à la Samaritaine.» Faisant une part à l’élégance parisienne, l’entreprise vise surtout une clientèle populaire. On se souvient de la phrase prêtée à Olivier Guichard,  baron  du  gaullisme.  Regardant  de  haut  un nouveau  venu  nommé  Jacques  Chirac,  il  aurait  dit  de lui: «Il s’habille à la Samaritaine.» La vocation populaire  de  l’enseigne  imprègne  nombre  de  choix:  accès libre à la fameuse terrasse qui offre une des plus belles vues  sur  Paris,  restaurant  bon  marché,  programmes sociaux  pour  les  employés,  salles  de sport,  pouponnière, sans parler des multiples œuvres de la fondation Cognacq-Jay.  La  Samaritaine  devient  un  lieu  familier auquel se sont attachés de nombreux Parisiens. Malheureusement,  après  une  première  phase  prospère  dans l’après-guerre,  le  déclin  s’amorce  inéluctablement dans les années 1970 et 1980. La baisse d’activité est due pour une bonne partie à la perte de clientèle résultant  du  transfert  des  halles  voisines  à  Rungis et à la concurrence du centre commercial créé dans l’espace  libéré.  Le  grand  magasin,  devenu  déficitaire,  est  cédé  au  groupe  LVMH  en  2001.  En  2005, une  fermeture  provisoire  est  décidée,  pour  mettre les  lieux  en  conformité  avec  les  normes  incendie. Cependant, l’arrêt d’activité se prolonge. Il est assorti d’un plan social et débouche sur un projet de reconfiguration complet du site.

En  effet,  dans  cette  rénovation,  seul  le  nom  «Samaritaine»,  toujours  apposé  en  gros  sur  les  façades, restera  inchangé.  Un  premier  tiers  de  la  surface  sera affecté  à  un  hôtel  d’hyper  luxe,  avec  vue  sur  Seine, dans   l’immeuble   d’Henri   Sauvage.   Un   deuxième tiers  sera  proposé  sous  forme  de  bureaux,  également haut de gamme. Enfin, un troisième tiers sera réservé aux  commerces,  principalement  dans  la  verrière  Art nouveau de Frantz Jourdain adossée à l’hôtel selon le modèle des boutique-hôtels. On ne sait pas explicitement s’il s’agira d’un grand magasin de taille réduite ou,  plus  vraisemblablement,  d’une  sorte  de  galerie marchande à enseignes multiples. En tout cas, on sera invité  à  y «faire  une  expérience  de  shopping  unique dans  Paris».  Autant  dire  que  la  nouvelle  Samaritaine sera tout sauf populaire. Cependant, il faut, à la façon  de  César  dans  la  trilogie  de  Pagnol,  ajouter  un quatrième tiers. Celui-là, répondant à la demande de la Mairie de Paris, est nettement plus petit. Il s’agit de logements sociaux ainsi que d’une crèche de quartier. Bref, la nouvelle Samaritaine ne ressemblera en rien au grand magasin populaire cher au cœur des Parisiens.

Un  point  important  du  projet  réside  dans  la  construction d’un nouveau bâtiment situé rue de Rivoli. La façade envisagée   est   entièrement   transparente   et   ondulée, si  bien  que  ses  détracteurs  l’appellent  par  anticipation le «rideau  de  douche».  Le  nouvel  édifice  sera  constitué  de  plateaux  de  bureaux,  à  l’exception  du  rez-de-chaussée  et  du  premier  étage.  La  vue  qui  s’offrira  aux passants  de  la  rue  de  Rivoli  sera  donc  le  spectacle  un peu morne des open spaces et autres «offices». On ne peut  nier  que  cette  esthétique  hyper  contemporaine tranche par rapport à l’environnement haussmannien. C’est  d’ailleurs  probablement  l’objectif.  Sur  un  plan strictement  commercial,  il  est  sans  doute  souhaitable pour  le  groupe  LVMH  que  la  future  Samaritaine  soit remarquée  et  que  ce  bâtiment  fonctionne  comme  un signal visuel puissant, un flagship. La destruction accélérée  des  immeubles  haussmanniens  et  l’engagement du nouveau projet déclenchent cependant en 2013 une énorme polémique.

La rue de Rivoli est, en effet, l’un des axes majeurs de Paris et l’un des plus beaux. Commencée dans sa partie ouest sous le premier Empire, elle est prolongée à l’est sous le second Empire pour former une perspective de près  de  trois  kilomètres.  C’est  l’un  des  premiers  chantiers de ce type. Il servira de modèle pour l’effort gigantesque  de  reconfiguration  de  la  capitale  accompli  par Haussmann et ses successeurs. On peut regretter l’uniformisation peut-être excessive imposée à l’urbanisme à cette époque. Cependant, il faut bien reconnaître que cette  forte  cohérence  donne  à  Paris  une  bonne  part de sa beauté et de sa grandeur. Rompre cette unité est inacceptable pour beaucoup de Parisiens et notamment pour des associations comme la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France et pour SOS Paris.

Des  procédures  devant  les  juridictions  administratives  sont  aussitôt  conduites  en  invoquant  la  réglementation  (PLU)  qui  dispose  que «les  constructions nouvelles doivent s’intégrer au tissu existant en prenant en compte les particularités morphologiques et typologiques  des  quartiers […] ainsi  que  celles  des  façades existantes     (échelles,     ornementations,     matériaux, couleurs…)». Dans un premier temps, les associations obtiennent gain de cause. Cependant, en août 2015, le Conseil d’État adopte en dernière instance une interprétation  très  libérale  des  textes  et  permet  le  lancement  des  travaux  après  trois  années  d’interruption.

Peu  après,  une  loi  du  7 juillet 2016,  allant  dans  le même sens, instaure une sorte de droit à expérimenter pour les projets présentant «un intérêt public du point de vue de la qualité ainsi que de l’innovation ou de la création  architecturale».  C’est  dire  que  les  moyens dont  disposent  désormais  les  particuliers  et  les  associations pour contester ce genre de constructions sont significativement   réduits.   La   nouvelle   Samaritaine devrait être livrée fin 2018.

Chantier de la Samaritaine, juin 2017

Malgré  toutes  ces  péripéties,  on  aurait  sans  doute tort  de  dénigrer  le  projet  en  bloc  par  anticipation.  En effet,  des  points  importants  pourraient  s’avérer  très appréciables.  Tout  d’abord,  la  revitalisation  de  cet  îlot va  contribuer  à  faire  revivre  le  quartier  environnant, certes  sous  un  mode  moins  populaire  que  précédemment,  mais  tout  de  même  de  façon  bien  réelle.  En particulier, les commerçants des alentours semblent en attendre des effets induits importants. Ensuite, la partie Art  nouveau  de  Frantz  Jourdain,  ou  tout  du  moins  ce qu’il  en  reste,  va  être  rénovée.  Ce  sera  peut-être  l’un des endroits de Paris où les vestiges de la Belle Époque seront  les  plus  palpables.  Il  faut  s’attendre  à  une  vraie fête pour les yeux.

Enfin, et surtout, la conception du nouvel immeuble est confiée à Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, de l’agence japonaise SANAA. Ces architectes ont fait preuve dans nombre  de  leurs  réalisations  d’un  talent  exceptionnel. Ils  ont  reçu  en  2010  le  prix  Pritzker,  équivalent  dans leur  domaine  du  prix  Nobel,  juste  après  la  construction du Rolex Learning Center à Lausanne (Suisse). Ce bâtiment tout en courbes et en pentes est d’une beauté et  d’une  douceur  stupéfiantes. Il marque durablement ceux qui le visitent. Qui plus est, il donne le sentiment d’un changement d’époque.

Sans doute, pour beaucoup de Parisiens, l’architecture contemporaine est-elle toujours synonyme de ce rationalisme sériel et déshumanisant qui a enlaidi les villes et plus encore les banlieues. On s’en méfie et c’est bien légitime. La bonne nouvelle est que les temps changent. L’architecture, probablement davantage qu’aucune autre branche des arts plastiques, a évolué et mûri. Elle produit des réalisations de plus en plus convaincantes. Il  est  possible  que,  même  composé  principalement  de bureaux  et  mal  intégré  dans  son  environnement,  le nouvel  immeuble  de  la  Samaritaine  soit  éblouissant. Attendons donc de voir.

Article paru dans Causeur, Février 2017