Tour de Babel II, Philippe Cognée, 2016

Auteur

Pierre Lamalattie

Catégorie(s)

Index

Navigation

Date de publication

Philippe Cognée, une picturalité maison

La galerie Daniel Templon présente une exposition des peintures récentes de Philippe Cognée, artiste pionnier de la figuration contemporaine. On ne peut rester insensible à l’originalité de ses techniques et à sa perception, très personnelle, de la déshumanisation du monde.

Quand on   aime la peinture de Philippe Cognée, on a la certitude qu’elle n’aurait pas pu être différente, comme si elle coulait  de source. Elle résulte pourtant d’une  longue et  incertaine  maturation.  Né en 1957  en Loire-Atlantique, le jeune Philippe passe son enfance en Afrique. Son père, enseignant, lui achète des boîtes de couleurs. Il soutient ce fils jusqu’à l’entrée de ce dernier aux Beaux-Arts de Nantes. Dans cette école, le jeune homme se cherche, mais ne se trouve pas vraiment. Il est effacé et timide. Il touche à tout, mais n’accroche pas à grand-chose. Il se tourne aussi bien vers les enseignants traditionnels que vers des professeurs porteurs de nouvelles conceptions. Contrairement à nombre de ses camarades, il ne se met dans le sillage d’aucune personnalité. Il traîne. Il sort d’ailleurs de cette école deux ans plus tard que prévu.  Quelques années après, il séjourne à la Villa Médicis,  à  Rome.  C’est un peu  le  même scénario qui se reproduit. Sa peinture figurative liée au souvenir de l’Afrique le contente peu et il s’installe dans un certain marasme.

Les  périodes  d’insatisfaction et de stagnation  ont souvent une importance critique dans une vie d’artiste. C’est durant ces temps   qu’un créateur se hisse au-dessus de lui-même ou, au contraire, s’affaisse dans la  banalité.  Avec  Philippe  Cognée, c’est le premier terme de l’alternative qui se produit. Il s’intéresse de plus en plus à la photo, qui lui ouvre les yeux sur des lieux et des objets exprimant l’ambiance de l’époque. Il fait des recherches et des essais sur la matière picturale.  À  partir  des  années  1990,  il trouve sa voie. Une exposition collective organisée par Hector Obalk et intitulée «Ce  sont  les  pommes  qui  ont  changé» marque le début de sa grande notoriété.

Tour de Babel II, Philippe Cognée, 2016

Philippe Cognée se caractérise d’abord par le fait qu’il est l’un des rares artistes actuels à pratiquer une peinture à la cire. Encore  la  pratique-t-il d’une façon et avec une virtuosité qui n’appartiennent qu’à lui. Cela commence par une petite cuisine assez artisanale. Il  fait fondre  au  bain-marie de la cire  d’abeille  et  la mélange  à  des  paillettes  de  résine durcissante. Puis, il amalgame ce liant avec des pigments en poudre de diverses teintes. Avec ces couleurs, il peint un tableau sur une toile marouflée sur panneau, généralement à plat pour éviter les coulures. Il en résulte une première représentation du motif qu’il a choisi.

Mais, contrairement  à  la  plupart des artistes qui s’arrêteraient  là,  il  enchaîne  avec  une  seconde  étape bien  spécifique  à  sa  manière. Il couvre sa peinture d’une  feuille  de  Rhodoïd  thermorésistant  et  il  y promène un fer à repasser. La cire sous-jacente fond et les couleurs fusent. Il se produit alors toutes sortes de déplacements, de mélanges et de contagions. Philippe Cognée joue de son fer telle une patineuse artistique. Il  le  présente  à  plat  ou  sur  les  carres.  Il  glisse  à  toute vitesse ou ralentit. Si ça fond trop, il jette sur l’œuvre en  cours  des  serviettes  imbibées  d’eau  froide  pour figer la cire.

Quand  tout  est  bien  refroidi,  il  arrache  les  Rhodoïd. Ces plastiques non adhérents laissent alors apparaître une étonnante surface lisse et brillante. Ce qui s’offre au  regard  n’a  plus  rien  à  voir  avec  le  premier  état  du tableau.  Toutes  sortes  de  hasards  et  d’accidents  s’y sont  développés.  On  est  surpris  par  la  fantaisie  qui  y a  pris  essor.  Parfois,  confie  l’artiste,  c’est  raté.  Mais, ajouterai-je,  ce  qui  nous  est  présenté  est  presque toujours  éblouissant.  Dans  ces  peintures,  les  formes ne procèdent pas seulement des intentions directrices du plasticien avec la rationalité un peu sèche qui pourrait en résulter. On a au contraire l’impression que la nature, ou du moins une espèce de nature, a été mise à contribution et qu’elle a produit dans la peinture un foisonnement de formes imprévisibles.

Je m’explique. Quand on voit un mur tout neuf, on est content qu’il soit bien bâti, mais en ce qui concerne le plaisir de l’œil, il y a justement quelque chose de trop neuf.  L’aspect  est  uniforme,  rationnel  et  ennuyeux. Lorsque  beaucoup  d’années  sont  passées,  le  mur  est dégradé,  décrépi,  et  la  végétation  s’y  est  développée. Curieusement,   dans   ces   nouvelles   conditions,   on éprouve  du  plaisir  à  regarder  le  mur.  C’est  du  moins ce qui se passe pour moi. Le travail de la nature s’est ajouté  à  celui  du  maçon.  Il  y  a  beaucoup  de  détails  à observer  et  on  apprécie  une  indéfinissable  harmonie qui les unit. C’est un peu ce qui arrive, mais de façon intentionnelle, dans les tableaux de Philippe Cognée. Il  part  d’une  composition  assez  cadrée  et  suscite ensuite l’intervention des hasards.

Pour Philippe Cognée, la peinture est donc avant tout une  aventure  des  formes.  Il  est  aux  antipodes  de  ces artistes  militants,  moralisateurs  ou  propagandistes, qui  s’intéressent  surtout,  voire  exclusivement,  à  leur sujet. Il est de ceux qui pensent que le meilleur sujet du monde ne peut, à lui tout seul, faire un bon tableau. Ça ne veut pas dire qu’il n’a ni sujets ni thèmes. Bien au contraire, il n’a jamais été tenté par l’abstraction. Il est un vrai peintre figuratif tourné vers le monde.

Maison à Brasilia I, Philippe Cognée, 2013

La déshumanisation du monde source d’ennui ou d’angoisse

Philippe Cognée est sensible, en particulier, à cette façon si typique de notre temps de tout fabriquer en série. C’est le principe même de la production industrielle.  Mais il résulte de cette répétitivité une sorte de déshumanisation.  Les objets et les bâtiments ne sont plus personnalisés.  Ils sont interchangeables et sécrètent l’ennui. C’est ce sentiment qui lui inspire ses nombreuses représentations de barres d’immeubles et de tours où les étages et les fenêtres se succèdent à l’infini, ternes et identiques. L’habitation y est remplacée par la notion plus fonctionnelle de logement. L’angoisse est particulièrement palpable pour Philippe Cognée dans certaines mégalopoles du tiers-monde d’une tristesse vertigineuse. Un sentiment sériel comparable se retrouve dans ses vues aériennes de villes, dans ses rayonnages de supermarchés ou dans ses halls d’aéroports.  Même  chose  en  plus  tragique  avec  ses  alignements de carcasses dans les grands abattoirs.

La pullulation de l’espèce humaine relève presque du même principe, et on sent que Philippe Cognée est inquiet de la surpopulation en résultant.  C’est autour de ce thème qu’est centrée l’exposition intitulée « Crowds » (Foules) actuellement présentée à la galerie Daniel  Templon,  à  Paris.  L’artiste confie que, durant son enfance, il s’est souvent amusé avec des copains à éventrer d’un coup de pied des fourmilières et des termitières. Il se souvient de son effarement à observer ces petits insectes courir en tous sens. Et c’est un sentiment voisin qui nous saisit à la gorge en voyant ses peintures de foules.  La multiplication des humains semble nous rapprocher inéluctablement du statut de simples fourmis.

Crowd under the sun, 2014, Radiant Crowd, 2016, Courtesy Galerie Daniel Templon © Photo Éric Simon

Le lien de cet artiste avec le monde contemporain ne passe pas seulement par la sensibilité.  C’est aussi un lien organique qui s’incarne dans un processus   technique.   Philippe   Cognée   peint   rarement d’imagination. Le plus souvent, il met en place une sorte de chaîne d’appropriation et de transformation des images. Au départ, il y a la capture d’une image. Ce peut être une photo prise avec son reflex, un cliché de téléphone portable, une image trouvée sur internet ou un plan extrait d’une vidéo. Ce qu’il cherche à ce stade est souvent quelque chose d’anodin, voire d’apparemment insignifiant.  Cela lui permet d’accéder à un genre de vérité qu’on ne voit pas, mais qui constitue le tissu de nos existences.  Ensuite, cette image peut être retravaillée sur   ordinateur, notamment   pour   être   dépouillée du superflu ou combinée avec une autre.  Puis elle est projetée sur la toile pour guider la peinture.  La composition en résultant n’est pas forcément précise et détaillée, mais elle est tenue par un lien authentique avec le réel qui lui donne de la vérité.

Les instruments optiques sont aussi constitutifs de l’histoire de la peinture que les pinceaux ou les crayons.

Certains pourraient penser que cette façon de faire, utilisée à quelques variations près par de nombreux artistes figuratifs   contemporains, est   une   facilité regrettable.   Autrefois, pourrait-on   croire, l’artiste, tel un sportif ignorant le dopage, ne pouvait compter que sur sa propre dextérité.  Ce serait faire un contre-sens total.  En effet, depuis la Renaissance, beaucoup d’artistes se sont appuyés sur des instruments, notamment optiques, de plus en plus sophistiqués pour s’approprier le réel. Le passionnant livre de David Hockney, les techniques perdues des maîtres anciens, explore   de   façon   expérimentale cette   question.   On   n’imagine   ni le caravagisme, ni Vermeer, ni de nombreux autres artistes sans de tels outils.  Les aides optiques sont sans doute des outils aussi constitutifs de l’histoire de la peinture que les pinceaux ou les crayons.

Philippe  Cognée   réalise   en fin de  compte  la  synthèse  entre  une peinture  existant  par  ses  formes et  un  art  résolument  tourné  vers le monde. Il est à la fois un peintre qui   s’inscrit   dans   une   tradition longue et un artiste contemporain contribuant de façon singulière au renouvellement de la figuration

Article paru dans Causeur, Février 2017