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Pierre Lamalattie

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Lars Elling, figure de proue de la nouvelle figuration norvégienne

Quand il parle de sa jeunesse, on sent une pointe de tristesse. Né en 1966, ce peintre norvégien est, en effet, longuement hospitalisé pendant son enfance. Il n’en fait pas un drame, rétrospectivement. Mais tout de même, ça a été important pour lui. «Sans cela, confie-t-il, je serais peut-être devenu footballeur. » C’est durant ces années qu’il prend l’habitude de dessiner pour passer le temps. Il observe. Il s’applique. Il explore l’extraordinaire fantaisie des formes du monde. Il regarde aussi les humains et se fait une idée sur eux. Il effectue ses études aux Beaux-Arts de Bergen, mais il est marginalisé. La peinture, a fortiori figurative, y est, à son époque, tout simplement impossible. Il se met à l’écart et peint assidûment. Il progresse. Il est content. Une chose l’irrite cependant : le blabla qui entoure nombre de plasticiens. Pour lui, l’art a besoin de silence. Il puise relativement peu dans l’art muséal du XXe siècle, exception faite de l’Abstraction dont l’héritage contribue à ses registrations. Il s’intéresse aux maîtres anciens, mais leur fréquentation intervient surtout alors qu’il est déjà avancé dans son art. Elling est avant tout un enfant de la BD, du cinéma, de la photo et d’internet.

Ornitologens datter, 2015, Tempera à l’huile et à l’œuf sur toile, 200 x 170 cm

La peinture, pour Lars Elling, est «une sorte de théâtre ». Il entend s’y exprimer en véritable dramaturge. Les situations qu’il met en scène évoquent cette zone grise où la violence et l’indifférence se côtoient. Ses toiles s’apparentent, souligne-t-il, à des «palimpsestes», ces parchemins dont on essayait d’effacer le texte pour écrire dessus à nouveau et qui devenaient illisibles. Si elles ont cet aspect, c’est parce que la vie sociale elle-même lui paraît difficile à déchiffrer. On y perçoit des bribes d’existence, sans jamais partager le vécu des autres.

Ses compositions ont souvent une résonance politique. C’est le cas, par exemple, de The unfinished Dance floor. On y voit une salle de bal inachevée, avec des petits groupes qui s’ignorent aimablement. Cette scène pourrait avoir lieu n’importe où, mais elle a une portée particulière en Norvège. En effet, la tradition sociale-démocrate scandinave a souvent utilisé la métaphore de la piste de danse pour expliquer que le rôle de l’État est d’assurer la base nécessaire à la vie de ses ressortissants. Mais en regardant cette peinture d’Elling, on comprend que l’idéal social-démocrate ne sera jamais atteint et que les humains continueront à faire preuve d’un égoïsme un peu décevant.

Les œuvres de Lars Elling flottent entre rêve et réalité. On aurait tort d’y voir une influence surréaliste. «Le surréalisme, dit-il, ça ne marche pas ! ça n’existe pas ! Ça prétend être onirique, mais c’est artificiel. » Lars Elling cherche au cœur de sa subjectivité quelque chose de simple et de sincère. «Le vrai quand on creuse, dit-il, c’est comme l’eau qu’on trouve au fond d’un puits» ou encore «c’est comme une pluie qui imbibe le sol et qui s’enfonce ».

The unfinished dance floor, 2014, Tempera à l’huile et à l’œuf sur toile, 170 x 170 cm

L’étrange sensibilité d’Elling est servie par une picturalité somptueuse. Sa manière est lyrique, tout en restant aérienne. Il peint a tempera, c’est-à-dire avec des émulsions produites extemporané[1]ment. Il touille à sa façon des mélanges huile et œuf qu’il lie à des pigments en poudre. Il en résulte des matières aux timbres riches et variés. Elling aime jouer des accidents et des hasards. Cette attention aux textures ne l’empêche pas de développer une vigoureuse gestualité. Ses larges coups de pinceau dans le frais impriment sur des fonds lisses le tracé de tous leurs poils.

Mais ce qui est le plus frappant, c’est sa prédilection pour des sfumatos poussés. Dérivant du mot fumo (fumée en italien), cette façon de peindre privilégie le flou, le fondu et les gradients de teintes au détriment du trait. La peinture en sfumato est troublante. Elling s’inscrit dans cette tradition qui, depuis Le Corrège et Prud’hon, mise sur la force de l’insaisissable.

Bien que sa facture soit enlevée, Elling insère, par fragments, une figuration que l’on pourrait qualifier de naturaliste. Il puise des images sur internet et les mixe sur son ordinateur pour préparer ses compositions. Il prend ainsi le contre-pied de ceux qui, fuyant la photo et le mimétisme, ont pratiqué une figuration certes créative et libre, mais éloignée du réel. Elling, au contraire, est résolument tourné vers le monde et ses formes. Il cherche à en extraire le caractère, l’esprit, à en faire sentir la présence. À bien des égards, Elling paraît donc emblématique du renouveau international de la peinture figurative.

À suivre absolument.
www.larselling.no

Rest/Unrest, 2015, Tempera à l’huile et à l’œuf sur toile, 100 x 120 cm

Article paru dans Artension, Juillet 2016