Scénographie de l’exposition du musée Guimet.

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Pierre Lamalattie

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Araki, la photo comme récit de vie

Le musée Guimet consacre une grande rétrospective au photographe japonais Araki. Plongeon dans une œuvre gigantesque, hantée par le chaos de la sexualité.

Scénographie de l’exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hokusai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de 12 ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

Paysages d’hiver (Yoko), 1990.

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de Tokyo.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond «sentimental» à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce que l’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.

Paysages avec couleurs, 1991

Article paru dans Causeur, Juin 2016