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Pierre Lamalattie

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Eugène Delacroix, revisité par Lillian Thuram

L’ex-footballeur, reconverti dans l’éducation contre le racisme, joue actuellement les guides au musée Delacroix. Son moralisme au gout du jour contraste étrangement avec la fureur sensuelle du maitre romantique.

L’ex-footballeur, reconverti dans l’éducation contre le racisme, joue actuellement les guides au musée Delacroix. Son moralisme au gout du jour contraste étrangement avec la fureur sensuelle du maitre romantique.

Eugène Delacroix, Femmes d’Alger, 1834, huile sur toile, 180 × 229 cm, Musée du Louvre

L’ancien atelier Eugène Delacroix, transformé en musée, est lieu particulièrement charmant du quartier Saint-Germain. Le problème est qu’on y trouve peu d’œuvres significatives. Le contenu de cet atelier a, en effet, été dispersé à la mort du maitre. Une des idées retenues pour y faire venir le public est d’y inviter des vedettes dans le rôle des guides. C’est ainsi que, ayant raté le « grand écrivain » Christine Angot », je m’inscris pour une visite avec Lilian Thuram. Quelques jours plus tard, je patiente depuis un moment sous la pluie fine avec une trentaine de personnes quand l’ex-footballeur apparait soudainement, suivi de trois équipes de télévision. Il est vêtu de noir et arbore une magnifique écharpe orange. Il est svelte, souple, aimable, souriant, abordable. Nous fermons les parapluies et nous dirigeons vers la première salle. Lilian Thuram se positionne devant une odalisque de Delacroix. Laiteuse et rêveuse, cette orientale de fantasme est étendue nue sur des soieries. L’aquarelle, d’une facture très libre, est somptueuse. Notre guide explique d’entrée de jeu que cette première étape est l’occasion de réfléchir au regard de l’homme sur la femme, au statut de cette dernière, aux inégalités entre les sexes etc. Bref, nous ne sommes pas là pour nous rincer l’œil. Nous passons devant une copie des Femmes d’Alger*. Notre mentor affirme que ces femmes d’une « autre culture » étaient plus libres que les françaises de la même époque. Le public pose des questions. Certains aimeraient savoir en quoi consiste la liberté des femmes dans un harem. Lilian Thuram hésite, mais ne se laisse pas démonter. Il explique qu’elles portent des vêtements plus mous que ceux de nos bourgeoises du XIXe, guidées et corsetées. Elles se sentent donc plus libres dans leurs corps. C’est mieux d’avoir des habits confortables. Tout le monde est d’accord.

On passe à une copie de La Mort de Sardanapale*. C’est, selon notre médiateur, l’occasion de réfléchir ensemble à la notion d’abus de pouvoir. Il abuse, Sardanapale ! Egorger tant de femmes, ça ne se fait pas ! Il aurait fallu, semble-t-il, lui conseiller un simple pot de départ ! Dans la salle suivante, un occidental est portraituré en costume turc. Cela nous amène à la question du déguisement, donc des rapports d’appropriation et de domination entre cultures. Plus loin, nous faisons une halte devant une superbe aquarelle de lion, la nécessaire protection des espèces menacés et l’avenir de la planète ! On finit devant la très belle Education de la Vierge, tout en glacis. Ça tombe bien, car Lilian Thuram pense avant tout aux jeunes et à l’éducation. Il veut leur répéter sans relâche l’importance de l’éducation ! Nombre des groupes prévus par la suite sont des scolaires et des groupes de sport. Ils n’y couperont pas. La visite est finie. Tout le monde se presse autour de la star pour faire des selfies. Bizarrement, j’ai plutôt envie de prendre l’air. Tout ce moralisme m’a plombé le moral. Dans un sens, c’est parfois utile, les « valeurs », on ne peut pas dire le contraire. Cela peut favoriser la civilité des jeunes et des moins jeunes. Cependant, en marchant dans la rue, je me souviens du journal de Delacroix. Avant de mourir, ce dernier a voulu y mettre un ultime ajout daté du 22 juin 1863. Toute sa vie, il a dû lutter contre les artistes néoclassiques épris de morale et de raison et s’étalant en romanités pompeuses. Le court texte griffonné au crayon a une portée presque testamentaire. « La mérite d’une toile, écrit-il, est d’être une fête pour l’œil ».

  • Original au Louvre
Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, 1827, huile sur toile, 392 × 496cm, musée du Louvre

Article paru dans L’incorrect, Mars 2018