Anatole Guillot Frise du travail (détail) 1900/1903 – grès émaillé 73 × 76 × 30 cm © Musée des Beaux-Arts de Troyes / Carole Bell

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Pierre Lamalattie

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La sculpture néobaroque sensible au monde du travail

On vous l’a assez dit : ce sont des pompiers ! Des académiques ! Des artistes-bourgeois à Légion d’honneur ! Des vieux jeu ! Des nuls ! Circulez, il n’y a rien à voir ! Grave erreur : la sculpture néobaroque de la fin du XIXe siècle et du début du XXe s’avère un continent artistique fabuleux, pour qui s’y aventure sans a priori. Le musée Camille-Claudel, à Nogent- sur-Seine, propose une belle incursion dans cet univers en réunissant un ensemble de pièces consacrées au thème du travail.

Généralement, les gens ne retiennent de la sculpture néobaroque que Rodin, auquel on ajoute parfois Camille Claudel. Cependant, le nom de Rodin, qui fédère de 50 à 80 collaborateurs, fait souvent figure de marque collective. En réalité, durant cette période, il y a dans toute l’Europe des dizaines, voire des centaines de sculpteurs non inférieurs au maître de Meudon. Par exemple, Félix Charpentier a une compréhension inégalée du corps féminin. Jules Desbois excelle dans la représentation de la souffrance et de la déchéance. Beaucoup passent avec une stupéfiante aisance d’un sujet à l’autre : citons Léopold Steiner, qui livre l’une des Renommées dorées du pont Alexandre-III et, à Ménilmontant, un couple de vieux travailleurs très touchants, qui semblent regarder le soleil se coucher sur la capitale (Le Déclin). On pourrait multiplier les exemples. Cependant, ce qui frappe dans les sculptures néobaroques, c’est leur beauté, leur maturité artistique et leur riche vocabulaire formel. 

D’origine populaire

Il faut remarquer que les artistes néobaroques ont, pour la plupart, une origine populaire : Carpeaux et Peynot sont fils d’ouvriers, Chapu de domestiques, Rodin de garçon de bureau, Gasq de cheminot, Boucher d’ouvrier agricole, Theunissen de cordonnier, Dalou d’artisan gantier, Falguières et Bouchard de menuisier. Coutan commence comme colporteur, Baffier comme maçon. Souvent, ils sont remarqués jeunes et encouragés alors que se mettent en place des écoles à tous niveaux.

On pense que c’est cela la République : permettre aux talents de se réaliser. Puech, jeune berger dans l’Aveyron, est repéré, dit-on, car il sculpte le bout de ses bâtons avec un canif pour passer le temps. Carlier, encore petit, enthousiasme en créant des figurines avec de la mie de pain. Fréquemment, leur commune ou leur dépar- tement les aide financièrement. Une sorte d’optimisme semble palpable.

Jules Coutan – La Porteuse de pain
1882 – plâtre – 205 × 80 × 75 cm
© Petit Palais, Paris / Julien Vidal
Victor Prouvé – Le Forgeron (maquette pour le fronton de la Maison du Peuple de Nancy)
1901/1902 – plâtre – 112 × 102 × 41 cm
© Musée de l’École de Nancy / Claude Philippot

Ces jeunes des milieux populaires comprennent ce qu’est le travail manuel. Ils comprennent qu’acquérir du métier, surtout pour un sculpteur, est une chose qui ne se fait pas en un claquement de doigts. Depuis l’école municipale de dessin jusqu’aux Beaux-Arts, ils acceptent des formations particulièrement longues et exigeantes. Ce genre de parcours contraste singulièrement avec les figures de la modernité, depuis l’impressionnisme jusqu’aux avant-gardes. Originaires de milieux aisés, voire de la grande bourgeoisie, ce sont le plus souvent de jeunes adultes qui se lancent tardivement dans l’art. De Modigliani à Marcel Duchamp, les profils de ce type se répètent. Dotés de rentes, ils sont surtout motivés par la vie de bohème. Ils se contentent d’une formation sommaire picorée dans des académies ou ateliers privés. Ils compensent volontiers leur manque de métier par une intellectualisation de leur art.

Fervents Républicains

Une grande différence apparaît aussi sur le plan de leurs engagements politiques. Les sculpteurs néobaroques sont, dans l’ensemble, farouchement républicains. Certains, comme Dalou, sont très marqués à gauche. Lors des guerres, ils sont d’ardents patriotes. La plupart sont dreyfusards. Il y a, certes, quelques exceptions comme Camille Claudel, antisémite virulente. Il y en a aussi qui tournent mal, comme Bouchard, passionné par les petites gens, qui finira collaborationniste. Mais la tonalité d’ensemble est bien la République, le peuple, le progrès et les questions sociales.

Cette République, la troisième en principe, mais la première à être durable, bizarrement, n’a pas de constitution. Cependant, elle inscrit sous la forme de monuments ses valeurs constitutives dans toutes les villes, tous les squares et places du pays. D’hommages aux grands hommes en hymnes au travail, à la science et aux arts, on comprend clairement ce qui est dans les esprits. Un tel penchant pour la statuaire est probablement exceptionnel dans l’histoire : la première moitié du XIXe érige très peu de monuments, le Second Empire connaît une montée en charge, mais avec la Troisième République, on assiste à une véritable explosion de la « statuomanie ». Rétrospectivement, on peut se dire que ça aurait pu tourner à une sorte de propagande, genre réalisme socialiste. Il n’en est rien, sans doute pour deux raisons : primo, la qualité artistique déjà évoquée, secundo, il y a une grande variété d’initiatives et de sensibilités qui s’expriment. On statufie aussi bien Louis Blanc et Louise Michel que le général Faidherbe ou le cardinal Lavigerie.

Léopold Steiner, Le déclin, localisation actuelle inconnue

Dénigrements et destructions

Le changement de goût et le dénigrement systématique mené par les modernes débouchent, tout au long du XXe siècle, sur l’absence de soins, la dégradation voire la démolition d’une bonne partie de ces héritages. Le régime de Vichy est quant à lui particulièrement destructeur en un temps record. La moitié environ des bronzes et autres sculptures métalliques est fondue pour livrer du métal à l’occupant ou, secondairement, pour sulfater le vignoble. Pire, le régime est soupçonné de détruire en priorité des statues de républicains mal vus (ex. : Raspail, Hugo, etc.), de héros de couleur (ex. : le général Dumas) et de féministes (ex. : Maria Deraismes). Les historiens qui se penchent sur cette question ont toutefois tendance à minimiser cette sélection : des grands hommes de tous bords sont éliminés dans le chaos régnant en France sous l’Occupation. Notre parc de sculptures actuel est non seulement drastiquement appauvri, mais il y manque plus particulièrement les figures qui seraient les plus appréciées aujourd’hui. Raison de plus pour aller voir la magnifique exposition et les collections du musée de Nogent-sur-Seine.

Corneille Theunissen, Pendant la grève
Rogelio Yrurta, Le Travail, Buenos Aires

Article paru dans Artension n°124, Mars-Avril 2014