Plantation, huile sur toile,180 x220 cm 

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Pierre Lamalattie

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Justin Mortimer, tombé étant enfant dans le chaudron de la figuration

Deux expositions, l’une à Soho, l’autre à Nottingham, permettent de découvrir cet artiste anglais emblématique du renouveau international de la peinture. Rencontre dans son atelier londonien, pour une discussion passionnée sur son univers tragique, somptueux et résolument figuratif.

Arrivé à la gare de Saint-Pancras, à Londres, j’ai une petite appréhension. Si Justin Mortimer est aussi abrupt que sa peinture, il sera difficile d’avoir une conversation tranquille. Je débouche en début d’après-midi dans une ruelle herbue du sud de Londres. De vieux hangars délabrés ont été récupérés par des artistes. J’ai du mal à trouver l’entrée, mais j’aperçois au premier étage un homme souriant qui me fait signe. C’est lui. Il a la quarantaine affable et l’œil vif. Son atelier est bien plus ordonné que la plupart de ceux que je connais. Une vingtaine de vieux géraniums alignés dans des pots de récupération semblent bénéficier de soins quasi gériatriques. On sent qu’on a affaire à un type tenace.

Ça le fait rire quand je lui rappelle qu’on le qualifie de peintre d’histoire. Mais il ne dément pas. Cette dénomination a tellement servi pour dénigrer des artistes anciens qu’il semble éprouver une pointe de jouissance à l’endosser. Bien sûr, il ne produit pas de scènes bibliques, mythologiques ou antiques. L’histoire dont il est question est celle des hommes et des femmes de notre temps, c’est celle de leurs souffrances et de leurs angoisses.

Der Besucher, huile sur toile, 220 x 315 cm, 2014

La guerre vue de l’hôpital

Né dans une famille de militaires, Justin Mortimer est précocement averti des réalités de la guerre et du champ de bataille. Son père, officier de marine, participe au conflit des Malouines. Tout au long de l’affrontement, il envoie à son fils, alors âgé de 12 ans, des schémas des zones bombardées et des récits de ce qu’il voit. Dans la foulée, le jeune Justin se documente sur des guerres anciennes, en particulier la guerre de Crimée. Il se procure des ouvrages sur les hôpitaux de campagne et les prothèses imaginées pour les grands blessés.

Mais son expérience la plus déterminante et la plus terrible est certainement sa longue hospitalisation. Atteint d’une grave pathologie à la jambe, il passe une bonne partie de son enfance dans un hôpital. L’injustice de sa situation et le spectacle des autres jeunes malades constituent pour lui une redoutable initiation à la condition humaine. C’est aussi la période où une femme, professeur d’arts plastiques, le prend sous son aile et l’initie à la peinture. Très jeune, il est autorisé à travailler d’après modèle vivant. Le moment venu, il fait ses études à la Slade School of Fine Art, une école des beaux-arts londonienne. Quatre ans plus tard, il commence à gagner sa vie comme portraitiste. On lui doit en particulier un intéressant portrait de la reine Elizabeth II. Cette commande est malheureusement refusée, car la tête de la souveraine, pourtant très réussie, flotte au-dessus de son corps sans y être formellement attachée. Les monarques sont attentifs à leur cou, l’artiste aurait dû le savoir. Toujours est-il que, depuis une dizaine d’années, il a arrêté le portrait et se consacre à des compositions selon son inspiration.

Le sentiment de l’histoire, chez Mortimer, c’est avant tout l’intuition du désastre

Les deux expositions de Londres et de Nottingham sont d’une violence et d’une noirceur extrêmes. On peut, au premier abord, avoir une réaction de rejet, le prendre pour un artiste trash de plus. Il faut reconnaître que certains plasticiens cèdent parfois à la facilité de rajouter quelques louches de morbide ici et là pour être pris au sérieux. Mais ce n’est pas le cas de Mortimer. Chez lui, il n’y a aucune affectation. Ça sonne juste tout du long.

Son portrait d’Elizabeth II est refusé par les officiels car la tête de la souveraine flotte au-dessus de son corps sans y être formellement attachée.

Il nous fait partager sa vision du monde. Le désordre, la barbarie, l’horreur médicale se mêlent à une sorte de tendresse pour la précarité humaine. Je suis ému par ses ballons gonflables multi – colores, beaux et fragiles comme des vies. Quand il mobilise du matériel hospitalier et des corps fragmentés, c’est un peu dur, mais on sent qu’il peint en connaissance de cause. Il nous rappelle que la souffrance et la mort se jouent dorénavant dans un décor technicisé. Ses escapades en forêt d’exhibitionnistes bas de gamme ou de Femen déjantées rendent palpable une tension érotique résiduelle qui suggère que l’animalité est peut-être ce qui reste d’humain dans un univers déshumanisé. Ses scènes de bombes fumigènes, d’attaques terroristes, voire d’accidents chimiques évoquent l’imminence d’une catastrophe. Il procède par une sorte d’agrégation visionnaire, comme dans cette peinture où un soldat philippin se rend à un officier allemand d’une autre époque, lui-même rattrapé par un nudiste entouré de ballons. En fin de compte, le sentiment de l’histoire, chez Mortimer, c’est avant tout l’intuition du désastre.

Haus, huile sur toile160 x 160 cm, 2014

L’art de cuisiner des images

Il n’y a pas que les thèmes qui sont passionnants chez cet artiste. Sa façon de peindre l’est sans doute encore davantage. Ses toiles comportent de grandes parties informelles qui contrastent avec des fragments d’apparence photographique. Le public d’aujourd’hui, familiarisé avec l’abstraction, sera sans doute réceptif à ses vastes espaces matiéristes et ses stridences acides. En revanche, les parties « photographiques » peuvent surprendre. Bien qu’il y ait de nombreux précédents, on y est sans doute moins préparé. En effet, beaucoup d’artistes depuis la fin du XIXe siècle sans doute les plus nombreux ont mis toute leur fierté à se démarquer de la photographie. Ils nous ont appris à mépriser l’imitation et tout ce qui pouvait être mimétique, laissant cela aux photographes, aux illustrateurs, aux auteurs de BD, aux cinéastes et à tous ceux qui ont continué à se passionner pour la représentation. C’est pourtant chez ceux-là que s’enracine le naturalisme de Mortimer. Pour lui, la peinture ne s’oppose nullement à la photographie. Au contraire, ces deux pratiques ont en partage une même vocation à nous faire explorer le monde, à nous révéler son extraordinaire fantaisie, à nous relier davantage à lui.

C’est dans la photographie, la bd, le cinéma que s’enracine le naturalisme de Mortimer.

Le goût de représenter avec vérité les choses et les êtres vivants a fait irruption dans l’art à la Renaissance. C’est en progressant dans la voie du réalisme que Giotto s’est démarqué de Cimabue et que ses successeurs se sont distingués à leur tour. Mais il serait naïf de croire qu’il suffit d’être doté d’un bon coup de crayon ou de pinceau. Les avancées décisives ont consisté à mettre au point des parcours techniques et des outils efficaces. Cela va des simples systèmes de quadrillage aux instruments optiques sophistiqués tels que la camera obscura, ancêtre de l’appareil photo. Quand on voit la précision de certaines vues de villes ou la maîtrise des plafonds de nombreuses églises baroques, on peut comprendre qu’en amont de la peinture, il y avait une technicité poussée. Mortimer ne fait pas mystère des processus de fabrication de ses œuvres. Il expose même des photos des diverses étapes de ses créations. Et c’est très intéressant. On apprend qu’il commence par rechercher des images dans des livres, dans des journaux, sur Internet, partout. Ensuite, grâce au logiciel Photoshop, il découpe, transforme et assemble pour composer un projet. Cette phase est évidemment un long tâtonnement. Finalement, il se décide pour un projet et lance un tirage papier en format A3. C’est le modèle réduit de la future peinture, le bozzetto. Il y trace un fin quadrillage auquel un autre répond, plus grand, sur sa toile. C’est en transcrivant l’image de l’un à l’autre qu’il agrandit son modèle à l’échelle de la peinture définitive. En même temps, il transforme l’idée initiale au fur et à mesure qu’elle prend forme. Quand on observe en détail l’œuvre achevée, on peut remarquer des restes du fameux quadrillage. Ces traces nous rappellent le long et complexe processus d’appropriation et de transformation du réel dont seule l’ultime étape s’opère sur la toile.

Plantation, huile sur toile,180 x220 cm 

L’artiste ne fait pas mystère des processus de fabrication de ses œuvres. Il expose même des photos des diverses étapes de ses créations

Une manière vibrante et subtile

L’apparence photographique de certaines parties, contraire[1]ment à ce que l’on pourrait craindre, ne s’oppose nullement à la mise en place d’une somptueuse picturalité. Certes, au temps des hyperréalistes et de la figuration narrative (années 1960), le photoréalisme était synonyme d’une facture plate, cartographique et, à mon goût, souvent ennuyeuse. C’est tout le contraire que l’on observe chez Mortimer. Il produit des fondus qui font revivre la meilleure tradition du sfumato. Ses flous artistiques sont troublants. Sa touche, tout en gradients et en dégradés, est frémissante. En particulier, il a une manière extraordinairement subtile et sensuelle de rendre compte de la façon dont la lumière se diffuse sur un corps nu. Il n’y a guère que des artistes comme Henner (1829-1905) ou Prud’hon (1758-1823) avec qui on pourrait le comparer. En fin de compte, il s’agit d’un travail magnifiquement pictural.

Ça fait deux heures qu’on discute. Justin Mortimer continue à me parler patiemment pour m’aider à comprendre sa vie et sa peinture. De temps à autre, il s’interrompt pour rouler une cigarette ou pour relancer un fond musical. Il réfléchit, il va, il vient, puis il expose à nouveau ses idées. Il a une voix grave, suave, lente et, pour tout dire, assez britannique. Son phrasé est compatible avec mon niveau d’anglais. Je suis content. Mais de temps en temps, il est pris d’enthousiasme, ses yeux pétillent, il devient lyrique, il parle de plus en plus vite, ça part en fusée, ça crépite, je suis largué. Je le regarde quand même avec une expression approbatrice. Je hoche la tête. Mais je ne saisis plus qu’une chose : j’ai affaire à un immense artiste, à un original, à l’un de ceux qui sont en situation de marquer notre époque. C’est du moins ma conviction.

Justin Mortimer par Kevin Davies

Article paru dans Causeur, Mai 2015