L’affaire Ruffini : les faux tableaux en disent long sur ceux qui les admirent

Depuis trente ans, les plus illustres musées et collectionneurs acquièrent des dizaines de tableaux prestigieux qui pourraient être des faux. Des Lucas Cranach, Frans Hals, Orazio Gentileschi, Parmigianino, Greco et Bronzino sont dans le collimateur. C’est ce que l’on appelle désormais l’affaire Ruffini, du nom du marchand d’art au cœur de ce trafic présumé. Vincent Noce, grand spécialiste de ce genre de questions, a mené une enquête particulièrement détaillée. Il en résulte un livre passionnant. Non seulement cet ouvrage nous fait découvrir ce qui est probablement un énorme scandale, mais encore il nous permet de comprendre de l’intérieur le fonctionnement caché du marché de l’art.

L ’authentification d’une pièce s’évalue à trois sources : l’œil des experts, le traçage des propriétaires successifs et, enfin, les analyses physico-chimiques. Longtemps, le regard autorisé suffit ou, du moins, prévaut. Quand on aime Rembrandt et que l’on connaît intimement son œuvre, on se sent à même d’apprécier si une toile est digne de l’idée qu’on se fait du maître. C’est ce qui s’appelle avoir de l’œil. Cependant, un bon tableau qui rappelle le style de Rembrandt n’est pas forcément imputable à ce dernier. Ainsi, alors qu’au début du XXe siècle on attribue 1 200 œuvres à Rembrandt, seules un peu plus de 300 sont maintenant admises.

L’œil, le traçage et les analyses

C’est pourquoi des éléments d’appréciation plus techniques s’imposent. Tout d’abord l’étude de la provenance, c’est-à-dire la reconstitution historique du parcours de l’œuvre. Évidemment, on rencontre un problème lorsqu’il s’agit par exemple d’une pièce sortant de nulle part, trouvée fortuitement dans un grenier. Viennent ensuite les analyses physico-chimiques qui bénéficient année après année des progrès technologiques. Un faussaire qui veut réussir son coup doit donc présenter une œuvre de belle facture, fournir une provenance crédible et, enfin, utiliser des matériaux de nature à ne pas alerter les laboratoires.

En ce qui concerne les tableaux concernés par l’affaire Ruffini, dont la plupart présentent une très belle manière, la provenance est un peu sommaire mais recevable. Enfin, les matériaux sont compatibles avec les analyses en vigueur au moment où les pièces sont proposées. C’est dire qu’en dépit de quelques doutes d’expert, ces tableaux sont longtemps considérés comme authentiques. Le hic est principalement lié à l’évolution des technologies : on repère a posteriori des substances incompatibles avec les datations affichées. Évidemment, les analyses scientifiques peuvent être contestées et c’est à la justice de trancher.

Attribué à Frans Hals, Portrait de gentilhomme, huile sur toile, 34,4 × 26,7 cm

Un impressionniste du XVIIe siècle ?

Le cas d’une peinture supposée de Frans Hals est particulièrement emblématique. Force est d’admettre que, si c’est un faux, il est très bien fait. Quelle différence avec les faux Vermeer des années 1930 et 1940, si pâteux, si grossiers qu’ils jettent le doute sur la capacité de toute une époque à apprécier la peinture ancienne. Dans le Frans Hals putatif dont il est question, on retrouve le coup de pinceau, le fa presto, tout ce qu’on aime aujourd’hui chez cet artiste. C’est peut-être cela justement qui aurait dû alerter les experts : trop beau pour être vrai ? Toujours est-il que le conservateur du Louvre chargé du dossier fonce tête baissée. « C’est le Louvre qui vous parle ! », affirme-t-il aux sceptiques. L’enthousiasme est tel que la Commission des trésors nationaux est saisie et qu’elle décide, en 2008, ni une ni deux, du maintien en France d’un tel « trésor ».

Pourquoi Frans Hals suscite-t-il un engouement qui endort la vigilance ? Pour une raison qui dépasse son indéniable talent : plusieurs générations de conservateurs sont formées dans la saga de l’impressionnisme et de la montée à la modernité. Frans Hals avec sa touche enlevée, son non finito, est apprécié en tant que grand précurseur. Comme on allait jadis chercher dans l’Ancien Testament des signes annonciateurs du Nouveau, de même une relecture de l’histoire de l’art tend à refléter et conforter les conceptions de notre époque. La peinture en question présente des hachures et coups de pinceau particulièrement affirmés. Le visage est même plus haché que ce qui s’observe habituellement chez Frans Hals. C’est une œuvre qui répond presque mieux au regard actuel sur cet artiste que ce que l’on connaît de lui par ailleurs.

Il faut comprendre que le faussaire présumé trempe, lui aussi, dans la même culture que les conservateurs. C’est elle qui le guide et c’est encore elle qui se dégage de son œuvre et emporte l’adhésion. Cette circularité est probablement l’aspect le plus intéressant de cette affaire. Les faux (si faux il y a, en l’occurrence) ont cette particularité étrange de refléter leur époque.

Un Arsène Lupin de la peinture

Disons un mot de Lino Frongia, artiste romain né en 1958, le principal faussaire présumé. Il attire une sympathie certes discutable, mais bien réelle, à la façon d’un Arsène Lupin de la peinture. D’abord par son talent. Peu de gens, en effet, ont à notre époque la technicité, et même l’art subtil, de nature à produire des copies d’ancien ou des œuvres à-la-manière-de crédibles. Cependant, Lino Frongia est aussi un peintre figuratif proche du réalisme magique. Comme beaucoup d’autres artistes à des années-lumière de l’art contemporain, il n’atteint jamais la reconnaissance à laquelle il aspire probablement. Il a la réputation d’être quelque peu ombrageux. Comment ne pas imaginer qu’il tient une sorte de revanche à affoler les enchères de la part d’un milieu qui lui dénie son talent ? Dans les mois et années qui viennent, il sera passionnant de suivre cette affaire, et notamment de connaître le verdict de la justice.


Vincent Noce, limier romantique

« Quand Serge July m’a demandé de chroniquer le marché de l’art pour Libération il y a 25 ans, j’ai été frappé de constater que l’essentiel de l’information médiatique portait sur les dizaines de millions d’euros attendus ou obtenus dans les ventes aux enchères, ce qui passait bien au-dessus de la tête des lecteurs… »

« J’ai choisi une autre option : chaque œuvre a une histoire à raconter. L’art a un prix, certes, mais il n’est qu’un de ses constituants. L’émotion
esthétique ressentie à la vue d’une œuvre, mais aussi les circonstances de sa production et les différentes facettes de son histoire sont constitutives de sa substance. Elle est portée par des hommes et des femmes, artistes, collectionneurs, marchands, experts ou historiens… et malheureusement filous et escrocs aussi. Au fil de ces découvertes, je me suis ainsi également attaché à la recherche sur les vols, pillages et trafics d’art ainsi que les faux qui infestent le marché. »

Né en 1951, Vincent Noce se signale d’abord par une jeunesse militante. Scolarisé au lycée Henri-IV, il fonde les CAL (comités d’action lycéens)
et devient l’un des leaders de Mai 68, porté par une sensibilité d’extrême gauche. Par ailleurs, il est familiarisé très tôt à l’art, sa mère, artiste,
étant notamment une proche de Picasso. Il entame ensuite une carrière de journaliste qui le mène rapidement à l’Agence France-Presse (AFP) puis à Libération. Dans ce journal, il a une activité de critique d’art. Très vite, il dépasse une approche purement esthétique en devenant, chose rare, un véritable journaliste d’investigation dans le domaine culturel. Il livre notamment des enquêtes particulièrement fouillées sur les faux et les trafics. À présent, il est journaliste et conseiller éditorial à la Gazette Drouot et correspondant en France de The Art Newspaper. Il est, aussi et surtout, un amateur d’art passionné et un fin connaisseur.


Article paru dans Artension, Mars 2021