Du silence (détail), 1890, Crédit Photo J.Geleyns Art Photography, Collections d’art des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique Collections d’art des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique Kunstcollecties Koninklijke Musea voor Schone Kunsten van België

Fernand Khnopff, grand maître et vrai mystique

À Paris, le Petit Palais consacre une grande rétrospective à ce maître du symbolisme belge, longtemps oublié, qui s’avère l’un des artistes majeurs du XIXe siècle.

« L’inaction contemplative, la solitude, le silence semblent baigner dans une même pulsation du néant. »

Fernand Khnopff, anonyme, photographie © DR

« Une claustration perpétuelle », telle est, selon l’écrivain Émile Verhaeren, la vie de Fernand Khnopff. C’est un « entêté », un «froid », un «serré ». Il «réfléchit plus qu’il ne parle, […] observe plus qu’il n’explique ». Félicien Rops, quant à lui, ironise sur le côté asocial de Khnopff en arguant qu’il y a «trop de consonnes» dans ce nom.

Né en 1858 dans la haute bourgeoisie francophone, Fernand est peu poussé à produire pour vendre. Pour notre plus grand plaisir, il cultivera son art comme une pure vocation, voire comme une aimable névrose. Ayant vécu son enfance à Bruges et dans l’Ardenne (pour ce qui est des vacances), il brosse de nombreux paysages en petits formats où règne un mélange subtil de silence et de mélancolie.

Tenniswomen languides, rousses à peau blanche et sphinges griffues

Cependant, son sujet principal est la femme. C’est un artiste qui sublime beaucoup, comme on dit dans la vulgate freudienne. Pour lui, les femmes sont des êtres à la peau pâle et aux yeux délavés, souvent rousses, de surcroît. Ce sont des créatures inaccessibles, mystérieuses, voire carrément dangereuses. Il les représente volontiers en sphinges cruelles ou en tenniswomen languides. Il ne se passe pas grand-chose auprès de ces beautés à regarder, mais on sent qu’on pourrait facilement recevoir un coup de griffe ou un coup de raquette. Mis à part un court mariage d’à peine trois ans, Khnopff est surtout intéressé par sa sœur, Marguerite, et par des petites filles. Rien ne filtre de la nature réelle de leurs relations.

C’est Xavier Mellery qui lui apprend la peinture. Cet artiste est connu de nos jours pour ses superbes compositions sur fond d’or, visibles dans de nombreux musées. Mais le talent de Mellery est beaucoup plus varié, s’étendant de représentations de la vie sociale à l’évocation de fantasmes, comme celui des femmes-araignées. Mellery est donc un très bon mentor pour Khnopff.

Ce dernier complète sa formation en voyageant. En France, il voit des œuvres de Delacroix et sans doute quelques pièces de Gustave Moreau. En Angleterre, il noue des liens étroits avec Burne-Jones qui est sa principale influence, notamment en matière de visages floutés et de regards vitreux. Khnopff évolue dans le milieu préraphaélite. Il illustre des poèmes de la sœur de Rossetti. En Belgique, il participe aux expositions du fameux Groupe des XX, puis de la Libre Esthétique. Il est aussi invité à Munich et Vienne par les Sécessions. Il y rencontre Gustav Klimt et surtout Franz von Stuck. Au total, Khnopff a une position privilégiée qui lui permet des contacts artistiques dans l’Europe entière à une époque où la brouille franco-allemande limite les échanges.

Le Masque au rideau noir,1892, crayon et pastel sur papier, 26,5 × 17 cm, collection particulière © Christie’s Images/ Bridgeman Images

Une subtile cuisine à base de nuances, de fondus et de vibrations

Khnopff joue sur plusieurs registres : peinture, pastel, dessin, sculpture, photos retravaillées, etc. Cependant, son centre de gravité se trouve aux confins du dessiné et du peint, dans une pratique très économe de moyens. Il répugne aux effets trop évidents. Il excelle dans une discrète virtuosité des petites nuances, donnant à ses compositions quelque chose d’insaisissable et de juste.

Sa marque de fabrique est ce que l’on pourrait appeler le « fondu vibrant ». Contrairement à la tradition du sfumato blaireauté, Khnopff met en place des gradients d’apparence grenue, où chaque parcelle de surface paraît vibrer. On pourrait risquer un rapprochement avec la mécanique quantique qui parle de fluctuations du vide : chez Khnopff, on observe, en effet, une sorte de palpitation omniprésente dans laquelle les personnages et les objets se fondent en un continuum mystique. L’inaction contemplative, la solitude, le silence semblent baigner dans une même pulsation du néant.

Fernand Khnopff est certainement l’un des artistes les plus puissants et les plus singuliers de son époque. Il meurt en 1921. Cependant, une dizaine d’années après sa disparition, sa maison-atelier est détruite sans états d’âme au profit d’une opération immobilière. Cette demeure exceptionnelle, conçue comme un «temple du moi», était pourtant un haut lieu du symbolisme où abondaient statues du dieu Hypnos, paons de fantaisie, curiosités en tout genre et, bien sûr, œuvres du maître. Pire, Khnopff est, comme beaucoup d’autres artistes de son temps, vite dévalué et oublié.

L’exposition du Petit Palais propose une reconstitution partielle de son atelier et un accrochage représentatif de son œuvre, à l’exception de quelques pastels intransportables. Un grand événement à ne pas rater.

I Lock My Door Upon Myself, 1891, huile sur toile, 72,7 × 141 cm © BPK, Berlin/ RMN-Grand Palais images

Article paru dans Artension, Janvier-Février 2019