Haïssables pour certains, de peu de valeur pour beaucoup, nombre de statues sont en danger.
En Europe, outre-mer et aux États-Unis, des statues sont détruites en raison de liens présumés avec l’esclavage ou la colonisation. De plus, un certain nombre d’entre elles font l’objet d’injures diverses (peinture, mutilations, inscriptions, voiles, etc.). Cette vague iconoclaste reste, certes, moins catastrophique que celles de la Réforme, de la Révolution ou du pétainisme. Cependant, il existe des raisons sérieuses de s’inquiéter.
L’iconoclasme et ses surprises
Le livre de Jacqueline Lalouette, Les Statues de la discorde, dresse un état des lieux particulièrement bien documenté. Et il n’est pas rassurant. Il apparaît que trois catégories de « grands hommes » statufiés sont dans le collimateur. D’abord, ceux qui sont peu ou prou des acteurs de l’esclavage ou de la colonisation. Cette catégorie est potentiellement extensive, car nombre de militaires honorés pour leurs actions en défense de la France ont aussi effectué une partie de leur carrière outre-mer. Des hommes politiques et des écrivains, même les mieux intentionnés, comme Victor Hugo ardent défenseur de John Brown, peuvent laisser quelques écrits entraînant condamnation. La deuxième catégorie touchée (et même la première chronologiquement) est bizarrement constituée de figures ayant lutté contre l’esclavage, tels Victor Schœlcher et Abraham Lincoln. On leur reproche d’accaparer la mémoire de la libération de l’esclavage au détriment des Noirs ayant combattu. Enfin, une troisième catégorie, non négligeable, relève de l’erreur pure et simple, comme, à Hautmont, dans le Nord, ce buste du général de Gaulle tagué en esclavagiste.

L’histoire, argument à double tranchant
Les défenseurs des statues interviennent presque toujours sous un angle historique et non artistique. Cette approche est probablement contre-productive, car elle polarise le débat sur le sens désormais discutable des hommages exprimés par la statuaire. L’argument ne manque cependant pas de pertinence : l’histoire est tragique, mais ce n’est pas une raison pour y pratiquer des purifications rétrospectives, forcément anachroniques. En outre, quelle folie ce serait que de vouloir que nos grands hommes soient tous des saints ! Même en ce qui concerne ces derniers, l’Église n’exige nullement une vie entière de perfection, mais seulement qu’à un moment ou un autre quelque chose d’exceptionnel (de divin) se soit manifesté.
De véritables œuvres d’art
Ce qu’il y a de triste dans cette affaire, c’est que personne n’a l’air de comprendre que détruire des statues c’est aussi, bien souvent, détruire de véritables œuvres d’art. À Venise, on admire la statue équestre du Colleone, farouche condottiere. Faudrait-il se priver de cette inoubliable œuvre de Verocchio au motif que son modèle n’était pas militairement correct ? Des sculptures actuellement menacées relèvent exactement du même cas de figure. Il y a, par exemple, l’élégant monument au général Faidherbe, à Lille, par Antonin Mercié, ou celui du vice-amiral Courbet à Abbeville, merveille néo-baroque d’Alexandre Falguière et d’Antonin Mercié, à nouveau. Le cas le plus difficile est peut-être le très bel ensemble à Gallieni par Jean Boucher, vandalisé, dès l’année suivant son inauguration (1927) et encore récemment pris à partie.

Mais un art souvent mal compris et mal défendu
Ces sculptures sont menacées en raison des personnages représentés, on le comprend. Mais elles sont aussi en danger parce qu’elles sont mal défendues. Les sculpteurs du xixe concernés sont encore jugés académiques, pompiers et sans valeur par nombre de ceux qui devraient les protéger. Ainsi, à Cayenne, le groupe dédié à Victor Schœlcher par Louis-Ernest Barrias (l’un des plus grands sculpteurs français de la fin du xixe) est-il classé monument historique en 1999 non à cause de sa valeur artistique, mais en raison « de la rareté de la statuaire monumentale en Guyane, [de] l’ancienneté du monument pour la Guyane, [de] sa valeur symbolique. » Le groupe, qui n’est pas boulonné sur son socle, est facilement détruit par une poignée de militants en juillet 2020. On comprend aisément que l’administration est mal préparée à défendre un patrimoine quand elle n’en perçoit pas la valeur. C’est tout le problème.

Pour approfondir :
– Les statues de la discorde, Jacqueline Lalouette, 2021, éd. Passés composés.
– Le site Internet À nos grands hommes.
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