Les grenouilles qui demandent un roi (détail), 1884 @Jean-Yves Lacotte

Antony Roux, collectionneur typique du XIXe et ami de Gustave Moreau

Il y a 400 ans naissait Jean de La Fontaine (1621-1695). L’année 2021 est l’occasion de commémorations et expositions consacrées à cet auteur si populaire. Un point décisif est qu’il s’exprime dans un langage merveilleusement imagé. Cela donne à ses textes simplicité et force expressive. Du langage imagé aux images proprement dites, il n’y a qu’un pas. De nombreux peintres, sculpteurs et illustrateurs l’ont franchi. Deux expositions passionnantes témoignent de leur diversité. Grâce à celle présentée au musée Gustave Moreau, on découvre la personnalité d’un collectionneur typique du XIXe : Antony Roux.

Anthony Roux par Gustave Ricard, 1861, huile sur toile,
Marseille, musée des Beaux-Arts

La première est celle présentée au château de Vascœuil. Une association invitée, Libellule, réunit 18 plasticiens contemporains internationaux proposant une soixantaine d’œuvres ; figuratifs de sensibilité fantastique, surréaliste ou symboliste. On a de belles surprises à découvrir sous un angle inattendu : « La Cigale et la Fourmi », « Le Loup et l’Agneau », « Le Corbeau et le Renard », etc.

La deuxième exposition se tient au musée Gustave-Moreau. Ce maître du symbolisme est en effet l’auteur d’une série de très belles aquarelles illustrant les fameuses fables. Elles ont été rassemblées avec l’aide de Dominique Lobstein, auquel on doit de splendides expositions. Le grand style de la maturité de G. Moreau (1826-1898) est au rendez-vous et c’est « une fête pour les yeux ». On s’y délecte de son fa presto vibrant, de son tachisme exalté, de ses furies de traits. Il s’agit de commandes acceptées en dehors de toute préoccupation alimentaire. De famille aisée, G. Moreau n’a pas besoin de vendre et vend d’ailleurs peu (ce qui profite aux visiteurs de son musée). Il semble, tout simplement, séduit par la perspective d’étudier des animaux d’après nature, faisant parfois venir certains à domicile comme modèles. De même que Rosa Bonheur cohabite avec un lion, Fiodor Rojankovski avec une famille d’écureuils, G. Moreau, plus modestement, héberge une tribu de grenouilles (achetée 15 000 francs). La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf et Les Grenouilles qui demandent un roi ne manqueront pas de vérité. Tout s’explique.

Au fil de ces aquarelles, on découvre que l’artiste interprète volontiers les thèmes des Fables comme s’il s’agissait de sujets mythologiques. Il les accommode à sa verve visionnaire. On est souvent loin de l’ambiance bon enfant de La Fontaine. Abondent des beautés languides ou des créatures vénéneuses d’un Orient fantasmé. Son Lion amoureux, quant à lui, n’est pas sans écho autobiographique. Derrière l’animal poilu qui fait paillasson au pied d’une déesse androgyne, on sent percer le peintre célibataire, vivant seul avec sa vieille mère, voyant peu sa maîtresse putative et percevant l’autre sexe comme potentiellement perturbateur, voire dangereux.

Le commanditaire de cet ensemble est un certain Antony Roux. Avant la trentaine, il opte pour une vie de rentier. Malheureux en ménage, il a un tempérament solitaire. Sa passion et son plaisir sont de fréquenter quelques artistes et de vivre avec leurs œuvres. C’est cela qui l’occupe. Il se fait faire une boîte de voyage pour ses aquarelles afin d’en avoir toujours quelques-unes à regarder. Il entretient une correspondance avec G. Moreau, discute des œuvres en cours, participe presque à leur élaboration. Ses motivations, si l’on en juge par ses lettres, sont purement personnelles, presque intimes. Il ne cherche pas à épater, encore moins à investir, mais seulement à mettre un peu de sel dans sa vie. Cela n’a rien à voir donc avec les grands collectionneurs-spéculateurs, les Morozov, les Chtchoukine et autres Barnes. Ces derniers sont conseillés par des intermédiaires et achètent en masse. Le jeu auquel ils se livrent est de l’ordre du pari. Il s’agit bien souvent d’imposer leurs poulains à l’histoire de l’art et d’en tirer gloire ainsi que valorisation financière. A. Roux est tout le contraire. En comprenant sa personnalité, on peut mieux cerner un genre de collectionneur parisien typique de cette époque et, à mon sens, particulièrement respectable.

Gustave Moreau, Le Renard et les raisins, 1881-1884, technique mixte sur papier, collection particulière
Gustave Moreau, Le Rat de ville et le Rat des champs (détail) 1881, sanguine, graphite, aquarelle, gouache, collection particulière

Article paru dans Artension, Mai 2021