Maki (Coquelicots), Wojciech Weiss, 1902-1903, huile sur toile, 88 × 175 cm, Musée national, Cracovie

Richesse de la peinture en Pologne au XIXe siècle

En France, on connaît peu de peintres polonais. En outre, on néglige l’art du XIXe siècle dès lors qu’il sort des sentiers battus menant des impressionnistes à la modernité. C’est dire à quel point il faut se réjouir de la très riche exposition au Louvre-Lens de la peinture polonaise, de la seconde moitié du XIXe et du début du XXe siècle.

Maki (Coquelicots), Wojciech Weiss, 1902-1903, huile sur toile, 88 × 175 cm, Musée national, Cracovie

Ce n’est pas un hasard si l’exposition est organisée à Lens. De nombreux Polonais sont, en effet, venus travailler et vivre là, dans le bassin minier. En 1919, la France a d’ailleurs signé avec la Pologne, tout juste indépendante, un important accord facilitant l’immigration, accord dont on célèbre le centenaire. La Pologne, c’est d’abord une histoire douloureuse que les artistes ne cessent d’avoir en tête. En effet, à la fin du XVIIIe siècle, ce pays, qui a été le plus grand d’Europe, est partagé entre de voraces voisins : Prusse, Autriche et, surtout, Russie. Il en résulte une longue occupation. Des révoltes réprimées dans le sang alimentent des déportations massives en Sibérie. Au début, ce sont plutôt les poètes et les musiciens (comme Chopin) qui portent le flambeau de la polonité. Cependant, dans la seconde partie du XXe , les peintres prennent un rôle éminent.

L’exposition commence par La Chute de la Pologne de J. Matejko. Cette immense toile présente dans tous les livres d’histoire représente l’instant de l’acceptation du partage par la noblesse polonaise. Ces aristocrates en symbiose avec toutes les cours européennes cèdent, semble-t-il, les clés du pays sans déchirement patriotique. Après ce tableau, d’autres peintres d’histoire comme Jozef Brandt mettent en valeur tel ou tel événement. Mais à chaque fois, le fil directeur est bien la souffrance du peuple et la trahison de ceux qu’on appellerait aujourd’hui, au risque d’être anachronique, les élites mondialisées. Avec Jacek Malczewski, le rôle du peintre prend carrément une dimension prophétique. En pleine époque symboliste, il met en scène des visions. Reconnaissable à son crâne globuleux (parfois un peu surpeint), il se représente systématiquement dans ses peintures. Il incarne une sorte de Christ visitant les malheurs de son pays. Il n’est guère que Rembrandt et Lovis Corinth à avoir poussé si loin la passion de l’autoportrait.

Le naturalisme incite les artistes de nombreux pays à s’intéresser au monde rural. Cependant, vers la fin du XIXe siècle, ce mouvement revêt en Pologne une acuité particulière. On va chercher du côté des paysans, jusque-là méprisés comme de vulgaires ilotes, en quoi consiste l’âme polonaise. On s’émerveille de leurs coutumes et de leurs costumes. Certains artistes s’installent au fin fond des campagnes. Il en résulte beaucoup de scènes rurales et de paysages brossés avec une touche juste et en[1]levée. Il se développe alors une émulation non sans analogies avec les Peredvijniki russes. Citons les noms de Jozef Chelmonski, Aleksander Gierymski ou Leon Wyczolkowski.

Au tournant du siècle, il se produit une maturation en phase avec l’Art nouveau, les sécessions européennes et des mouvances comme Mir Iskousstva. À cette époque fleurissent des talents singuliers. C’est le cas de Wladyslaw Jarocki ou de Ferdynand Ruszczyc. Il faudrait s’arrêter plus particulièrement sur Wojciech Weiss, influencé par le premier Munch et qui développe une picturalité à mi-chemin entre Art nouveau et expressionnisme. En sortant de l’exposition, on peut en profiter pour s’attarder sur une très belle exposition de photos consacrée à la vie des immigrés polonais dans la région.

Houtsoules dans les Carpates” (détail), Władysław Jarocki © Musée national de Varsovie / K. Wilczynski

Article paru dans Artension, Novembre-Décembre 2019