Camion de papier, Takumi Matsuhashi, 2014, Stylo bille, encre et crayon sur papier, 41x 60 cm, Collection de l’artiste

Importance de l’incertitude : le marché de l’art a des points communs avec celui des voitures d’occasion

Trois ouvrages relativement récents éclairent la formation de la valeur des œuvres d’art contemporain. On y retrouve des auteurs tels que Nathalie Heinich, Nathalie Moureau, Dominique Sagot-Duvauroux et Wenceslas Lizé, etc. Compte-rendu de lecture.

Giulietta, Bertrand Lavier, 1993 Automobile accidentée, 166 x 420 x 142 cm, musée d’Art moderne et contemporain, Strasbourg

La réalité de l’art actuel, les sociologues nous le rappellent, c’est d’abord de nombreux créateurs confrontés à la pauvreté et au manque de reconnaissance. En France, sur les 60 000 inscrits à la Maison des Artistes, la moitié a, en effet, un revenu artistique mensuel déclaré inférieur à 600 €. Cet univers de prix bas offre toutefois des possibilités d’achats abordables aux amateurs indépendants. Cependant, à l’autre extrémité, une infime minorité de stars affichent à l’international des cotes faramineuses. Ce sont eux qui attirent l’attention. Pour les chercheurs, c’est un domaine d’études intéressant, en raison de sa singularité.

Le mot qui revient le plus souvent sous leur plume est celui d’incertitude. Dans un marché ordinaire, par exemple un marché de gros de fleurs, les produits sont identifiés et proposés par classes de qualité. On sait assez précisément de quoi il est question. Les prix s’ajustent de façon mécanique en fonction des enchérisseurs participants et des quantités disponibles. À l’inverse, quand on achète une voiture d’occasion, on se demande bien si le vendeur ne nous cache pas quelque chose, on se méfie, on cherche des garanties, on lit des commentaires s’il y en a. Bref, on essaie de réduire l’incertitude. L’art contemporain, bizarrement, c’est un peu comme les voitures d’occasion, mais à la puissance dix. Devant certains créateurs, l’acquéreur potentiel ne trouve qu’incertitude. Un plasticien apparemment insignifiant peut être promis à un immense avenir alors qu’un autre, plus séduisant, va vite vous faire passer pour un ringard.

D’incertitude en insignifiance

Le marché de l’art est également marqué par un phénomène désigné par le terme rébarbatif de «rendements croissants d’adoption». Cela veut dire que les produits sont désirés non en raison de leur qualité intrinsèque, difficile à évaluer soi-même, mais en se fiant à l’attitude des autres. C’est ce qui arrive parfois quand on cherche un restaurant. Si on en voit un premier vide, on se dit que c’est mauvais signe. Mais s’il y a affluence dans le second, on entre. En art contemporain, le comportement de nombreux acteurs est influencé en cascade par le fait que d’autres intervenants adoptent ou n’adoptent pas une attitude positive vis-à-vis de tel ou tel artiste. On s’informe, on s’observe.

Ces particularités induisent des stratégies. Citons quelques-unes d’entre elles. Il y a d’abord la classique recherche d’un «label institutionnel». Le fait pour un artiste d’être exposé par un musée ou un centre d’art, ou encore d’entrer dans une collection publique, est un signe de validation important. Les marchés y sont attentifs. Les grands collectionneurs privés peuvent d’ailleurs être tentés d’instrumentaliser les institutions publiques, soit en contribuant à leur fonctionnement pour orienter leur programmation, soit en faisant des donations faussement désintéressées. Les auteurs remarquent aussi qu’en France la carrière d’un artiste « émergent» débute le plus souvent grâce à un Frac ou à un centre d’art.

Labels et rumeurs

La construction d’une notoriété nécessite un « travail en réseau » associant une diversité de partenaires. Il s’agit notamment d’accréditer des « valeurs » justificatrices et de prendre place dans une histoire de l’art encore putative. Ces valeurs, souvent fragiles, doivent être « réassurées » avec des notions de niveau supérieur. De proche en proche, on remonte aux valeurs fondamentales telles que la « convention d’originalité » (N. Moureau et D. Sagot-Duvauroux) qui fondent le «paradigme de l’art contemporain » (N. Heinich).

Il faudrait y ajouter la « rumeur du marché ». En effet, rien de mieux qu’une vente record pour susciter une sorte d’enthousiasme sportif des acheteurs potentiels. Le prix, dans ce cas de figure, a un rôle paradoxal : au lieu de freiner la demande, il la stimule, au risque de l’entraîner dans une bulle spéculative. Au total, le fonctionnement de l’art contemporain que décrivent sociologues et économistes présente une particularité inattendue et, à mon sens, assez triste : on peut tout expliquer sans faire d’hypothèses sur la qualité artistique des œuvres. C’est peut-être à cela que sert la sociologie : désenchanter le monde et nous rendre plus lucides.

Camion de papier, Takumi Matsuhashi, 2014, Stylo bille, encre et crayon sur papier, 41x 60 cm, Collection de l’artiste

À lire :

Des Valeurs, une approche sociologique par N. Heinich, Gallimard, 2017 (voir rubrique « LIRE »)

Le Marché de l’art contemporain par N. Moureau et D. Sagot-Duvauroux, La Découverte, 2016

Les Stratèges de la notoriété par W. Lizé, Delphine Naudier, Séverine Sofio et Cie, Éditions des archives contemporaines, 2014

Article paru dans Artension, Novembre 2018