Europa, 2014, Huile sur toile, 223x165cm

Jarmo Mäkilä : quand un passage par la BD rouvre la voie de la “grande peinture”

Né en 1952, ce Finlandais est l’un des artistes marquants du renouveau international de la peinture figurative. Nombre de ses compositions excellent à faire sentir la liberté parfois inquiétante de groupes d’enfants s’égayant dans la forêt boréale. D’autres pièces pointent avec justesse l’état d’arrêt et d’attente qu’un homme peut ressentir à certains moments de sa vie. Rencontre avec l’artiste dans son atelier d’Helsinki.

Goose march, 2010, Huile sur toile, 151 x 203 cm


Au début des années 2000, il y a eu un basculement et un essor vers cette puissante figuration naturaliste que vous développez désormais. Que s’est-il passé ?
Un artiste doit être ouvert au changement, mais je n’arrivais par à trouver une voie pour évoluer. À cette époque, je me suis mis à lire beaucoup, notamment des romans. J’aimais particulièrement ceux où des enfants vivaient des aventures, par exemple Le Tambour de Gunter Grass. Ces livres m’ont aidé à comprendre qu’il était important d’exprimer aussi certaines choses en peinture. Ils m’ont poussé à élargir l’ambition de mon travail.
À cette époque, j’ai aussi voyagé pour voir ce qui se faisait en Europe et ailleurs. Je me suis intéressé à David Salle et Eric Fischl, ainsi qu’à la nouvelle figuration allemande avec Immendorff, Baselitz et Anselm Kiefer,etc. Mais l’événement le plus important pour moi a été de faire une BD. J’essayais, tout simplement, d’y expliquais qui j’étais. C’était nouveau. J’ai vraiment compris que les images contenaient d’autres possibilités d’expression. Après la BD, je suis revenu à la peinture complètement transformé.

A cette époque vous avez peint ces hommes nus et songeurs. Pourrait-on dire que ces individus immobiles subissent une sorte de transformation intérieure, comme des pâtes en fermentation ?
Ces personnages étaient emblématiques de ma propre métamorphose. Mais à un moment donné, un jeune garçon apparaît et ensuite le thème de l’enfance prend le dessus.

The closed space-The prison of the imagination, 2015, huile sur toile, 203x151cm
Europa, 2014, Huile sur toile, 223x165cm

Justement quelle enfance avez-vous eue ?
Je suis né dans un village de la côte ouest. Ma mère était comptable et mon père avait une petite entreprise. J’ai d’abord essayé de jouer de la guitare. Puis, vers seize ans, je me suis mis à la peinture. Mes parents étaient très contents que je m’accroche à quelque chose, car j’avais tout raté. Je suis allé aux Beaux-Arts d’Helsinki. Il y avait là un esprit très conservateur. Nos professeurs étaient très vieux jeu. Les deux premières années, nous étions juste autorisés à dessiner. C’est pour ça que le Pop art, dans un premier temps, m’est apparu comme une émancipation.

Mutation Zone, 2007, huile sur toi, 203x151cm

Vos toiles récentes représentent souvent de jeunes garçons dans la forêt. Est-ce une plongée dans votre propre enfance ?
Oui, c’est un peu moi-même quand j’étais jeune. Je dis « un peu » car mon modèle est un jeune d’aujourd’hui. Je peins à la fois plusieurs garçons et un seul, décliné en multiples. Ces garçons sont comme des anarchistes dans la forêt. Ils se donnent leurs propres lois. Ils vivent avec les animaux. Ils sont presque des animaux. C’est une expérience singulière de la liberté, parfois cruelle ou violente.

Dans certaines de vos peintures, on a l’impression que le thème des enfants n’est pas éloigné de celui de l’oppression politique.
Il peut y avoir de ça. En tout cas, ces enfants reflètent l‘histoire. Il faut comprendre qu’après l’enchaînement de la révolution et des guerres, la Finlande était très pauvre. Dans les années 1960, les maisons étaient petites et modestes. Mes parents et tous les adultes travaillaient dur pour remonter la pente. Pendant ce temps-là, les enfants étaient livrés à eux-mêmes. La forêt était leur domaine. Personne ne s’occupait de ce qu’ils faisaient. Les gens avaient énormément d’enfants. Souvent, il en mourait par accident. La forêt était à la fois belle et dangereuse.

The king is bowing, 2014, huile sur toile, 165 X 223cm

Article paru dans Artension, Mai-Juin 2017