Julien Spianti

Retour au dessin

Certains artistes ont une relation privilégiée avec le dessin. C’est indiscutablement le cas de Julien Spianti. Son parcours commence, en effet, par le dessin. Il y revient dans les moments importants de remise en question. C’est ainsi qu’après une dizaine d’années consacrées à la peinture, il livre une magistrale série de dessins évoquant son inquiétude viscérale au sujet des humains et de leurs organisations. Cette série fait l’objet d’une publication intitulée Suture.

Hors des sentiers battus

Julien Spianti est une personnalité singulière. Né en 1982, il se distingue de nombreux autres artistes de sa génération par le fait qu’il ne passe pas par une école d’art. Ce genre d’institution qui, à son époque, est généralement hostile à la figuration, ne peut guère lui apporter de formation appropriée. Il opte pour un master de philosophie à la Sorbonne. Ce parcours contribue à mettre en mouvement sa réflexion sensible sur la condition humaine, sujet central de ses œuvres.

Son père lui fait aussi découvrir les maîtres, notamment certains restés longtemps à l’écart du récit historiographique habituel. C’est le cas de Sorolla, Sargent, Zorn, Levitan, etc. Loin de s’en tenir à la vulgate menant de l’impressionnisme à la modernité, son père le fait, en effet, accéder à des auteurs ayant à ses yeux une qualité picturale plus consistante. Dès lors, il prend l’habitude de parcourir par lui-même l’histoire de l’art.

Un aspect constitutif de la sensibilité de Spianti tient à ses nombreux voyages. Il séjourne longuement dans divers pays d’Europe, en Italie, mais aussi en Russie. En Angleterre, il remarque l’œuvre de Justin Mortimer. L’existence de cette forme de figuration, proche de la sienne, a le mérite de légitimer ses propres aspirations. Spianti passe également beaucoup de temps en Roumanie. Des attaches familiales dans ce pays le font accéder à un sentiment pessimiste de l’histoire.

La philosophie et la littérature constituent pour Spianti une autre forme de voyage. C’est une façon condensée de faire mille et une expériences que l’on ne pourrait faire soi-même en une vie. Spianti est en particulier marqué par René Girard et ses analyses sur la rivalité et le désir mimétique. Il est attentif à ce qui enferme l’humanité dans des cycles de violence sans fin.

Dix ans de peinture

Après ses études, Spianti se consacre au dessin durant plusieurs années. Puis il dispose enfin d’un atelier à Bruxelles. C’est là qu’il se lance à fond dans la peinture, produisant plus quatre cents toiles, dont beaucoup de grands formats. Il livre ainsi un corpus magistral qui est montré un peu partout en Europe.

Cependant, à l’issue de cet effort important intervient un retour de bâton. Son succès produit en lui le sentiment paradoxal d’une réduction de la portée de l’œuvre à sa marchandisation. Il décide alors d’arrêter la peinture – définitivement, croit-il –, et se lance dans l’engagement politique. Là aussi la déception intervient. L’étape suivante est le découragement puis l’hospitalisation. Toutefois, au bout de quelque temps, il se remet à dessiner a minima avec une simple boîte de feutres et du gel hydroalcoolique.

Revenu chez lui, Spianti n’a plus d’atelier, mais ce n’est pas grave, car son désir est de repasser par la case dessin. Il produit en deux ans plus d’un millier de dessins parmi lesquels sont choisis ceux réunis dans le livre Suture et enrichis de textes.

La noirceur salvatrice du dessin

Dessiner est parfois un acte aussi personnel qu’écrire dans un carnet intime. De Jacques Callot à Max Klinger, en passant par les témoignages modernes des guerres et des camps, les travaux sur papier bénéficient souvent d’une sincérité inégalée. C’est dans cette tradition que Julien Spianti nous fait partager à cœur ouvert sa rude vision du monde.

L’impression qui se dégage en voyant ces dessins est que l’existence demeure une énigme. D’abord, il y a le sentiment que le monde actuel est extraordinairement complexe et enchevêtré. Il se dérobe à toute interprétation claire. Le trop-plein d’informations est suffocant. L’excès de disponibilité de tant de choses fait prévaloir une mentalité de consommateur. Toutefois, pour lutter contre l’entropie, il faudrait beaucoup d’énergie, beaucoup trop. L’ambiance est à la catastrophe.

Suture, nom donné à ce sombre et magnifique recueil de dessins, fait référence à des plaies, mais aussi aux fils cousus en vue d’une cicatrisation. Souffrance et guérison sont bien au rendez-vous de cet album terriblement humain.

À voir et à lire absolument : Suture, Julien Spianti, éd. Corlevour

Article publié dans Artension N°186 – Juillet/Août 2024